🎲 Akeji Le Souffle De La Montagne Streaming
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Akeji le souffle de la montagne est un film réalisé par Mélanie Schaan et Corentin Leconte. Synopsis : Dans la vallée d'Himuro, au Japon, le peintre Akeji et sa femme Asako vivent dans un
Fêtede la musique : concert en live streaming. Musique, Concert, Fête Méru 60110 Le 21/06/2021. La fête de la musique aura lieu à Méru, en « live streaming » en raison des conditions sanitaires. Scannez le QR code de l'affiche pour accéder directement sur la chaine Youtube de la ville de Méru et assister au concert des Roots Heritage ! Bistrot éphémère - The One Armed
PaulMagnier s’est paré de bronze sur la course juniors aux Gets ce jeudi au terme d’une course à rebondissements. À 18 ans, l’Isérois confirme toute
Projection: Akeji et le souffle de la montagne. 4 décembre 2022. Espace Andrée Chedid, 60 rue du Général Leclerc, Issy-Les-Moulineaux, 92130, France. Espace Andrée Chedid. Projection (Documentaire de Mélanie Schaan et Corentin Leconte, France, 2018, 72 min). Descendant de samouraïs, Akeji a été initié à la Voie de la calligraphie. Saison après saison, il s’adonne à la
25Nuances De Doc - La femme qui murmure aux ailes des abeilles du mercredi 29 septembre 2021 en replay sur France 2. Ici vous trouverez tous les pro Ici vous trouverez tous les pro La femme qui murmure aux ailes des abeilles du programme 25 Nuances De Doc est diffusé par France 2 le mercredi 29 septembre 2021 à 10:12 heures.
Samedi la Montée historique roulera à nouveau pour la bonne cause. Sur le tracé de la mythique course de côte de Chamrousse, les organisateurs proposent des baptêmes dans des voitures d
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iStockPhoto libre de droit de Lever De Soleil À Couper Le Souffle Dans La Vallée De La Belle Montagne banque d'images et plus d'images libres de droit de Île FaialTéléchargez dès aujourd'hui la photo Lever De Soleil À Couper Le Souffle Dans La Vallée De La Belle Montagne. Trouvez d'autres images libres de droits dans la collection d'iStock, qui contient des photos de Île Faial facilement gm1045372642$9,99iStockIn stockLever de soleil à couper le souffle dans la vallée de la belle montagne - Image Libre de DroitLever de soleil à couper le souffle dans la vallée de la belle montagne - Photo de Île Faial libre de droitsDescriptionAmazing nature of volcanic Madeira islandDes images de haute qualité pour tous vos projets$ avec un abonnement d’un mois10 images par moisTaille maximale 4809 x 3206 px 40,72 x 27,14 cm - 300 dpi - RVBRéférence de la photo 1045372642Date de chargement 29 septembre 2018Mots-clésÎle Faial Photos,Cascade Photos,Brouillard Photos,Forêt Photos,Montagne Photos,Paradis Photos,Portugal Photos,Vallée Photos,Arbre Photos,Aube Photos,Beauté Photos,Beauté de la nature Photos,Ciel Photos,Couleur Photos,Couleur verte Photos,Crépuscule Photos,Eau Photos,Fleuve et rivière Photos,Afficher toutFoire aux questionsQu’est-ce qu’une licence libre de droits ?Les licences libres de droits vous permettent de ne payer qu’une fois pour utiliser des images et des vidéos protégées par un droit d’auteur dans des projets personnels ou commerciaux de manière continue, sans paiement supplémentaire à chaque nouvelle utilisation desdits contenus. Cela profite à tout le monde. C’est pourquoi tous les fichiers présents sur iStock ne sont disponibles qu’en version libre de droits, y compris toutes les images et vidéos Île types de fichiers libres de droits sont disponibles sur iStock ?Les licences libres de droits représentent la meilleure option pour quiconque a besoin de faire un usage commercial de photos. C’est pourquoi tous les fichiers proposés sur iStock, qu’il s’agisse d’une photo, d’une illustration ou d’une vidéo, ne sont disponibles qu’en version libre de utiliser les images et vidéos libres de droits ?Des publicités sur les réseaux sociaux aux panneaux d’affichage, en passant par les présentations PowerPoint et longs métrages, vous aurez la liberté de modifier, redimensionner et personnaliser tous les fichiers sur iStock, y compris toutes les images et vidéos Île Faial, pour les adapter à vos projets. À l’exception des photos avec la mention Réservé à un usage éditorial » qui ne peuvent être utilisées que dans les projets éditoriaux et ne peuvent être modifiées, les possibilités sont savoir plus sur les images libres de droits ou consulter la FAQ sur les photos.
Les Ă©piphanies, ou comment ne pas faire un top cinĂ©ma 2021, marquent quelque chose qui a basculĂ© Ă l’écran comme dans la perception. Elles consistent en un sauvetage d’affects. De diverses natures, il ne faudrait pas les exclure ou les taire comme on le fait habituellement au moment d’établir un top cinĂ©ma et de classer les films en fonction de canons esthĂ©tiques ou cinĂ©philiques, bien souvent dĂ©terminĂ©s sociologiquement. En ces temps de pandĂ©mie, elles ont acquis une fonction presque thĂ©rapeutique, comme le font bien remarquer Saad Chakali et Alexia Roux La sixième extinction de masse des espèces, l’espèce humaine en est responsable, elle-mĂŞme n’y Ă©chappe pas en incluant le cinĂ©ma qui est après tout aussi une forme de vie non moins menacĂ©e de disparition. ApprĂ©cier dans un film s’il y a ou non du cinĂ©ma n’aura pas d’autre exigence dĂ©sormais que celle-lĂ dĂ©fendre un film consiste aussi Ă y puiser les dĂ©fenses immunitaires que procure le cinĂ©ma, c’est y trouver les anticorps nĂ©cessaires au spectateur Ă l’heure critique de l’auto-immunitĂ© ». Mettre des mots sur nos affects revient ainsi Ă penser avec le cinĂ©ma mais aussi Ă panser avec lui, comme le dirait Bernard Stiegler. C'est un exercice difficile mais nĂ©cessaire un travail de passeur. Lire les Ă©piphanies de... Guillaume Richard Thibaut GrĂ©goire Saad Chakali et Alexia Roux Des Nouvelles du Front cinĂ©matographique JĂ©rĂ©my Quicke MaĂ«l Mubalegh David Fonseca Marius Jouanny Pierre Mathieu Lire les Ă©piphanies des annĂ©es prĂ©cĂ©dentes Guillaume Richard Dire d'une annĂ©e de cinĂ©ma qu'elle a Ă©tĂ© mauvaise repose sur un malentendu Ă©vident on ne s'est pas forcĂ©ment trouvĂ© au bon endroit et au bon moment pour que les rencontres se produisent. Cette annĂ©e 2021 n'a pas Ă©tĂ© pour moi très enthousiasmante mĂŞme si certaines expĂ©riences ont valu le dĂ©tour, comme la redĂ©couverte en salles, toute thĂ©rapeutique, d'In the Mood for Love qui m'a rappelĂ© Ă moi-mĂŞme beaucoup de choses, ou celle de France de Bruno Dumont, qui se rĂ©invente et qui confirme encore qu'il est peut-ĂŞtre un des cinĂ©astes les plus importants en activitĂ©. Mais au vu du nombre de films manquĂ©s, notamment parce que, comme d'habitude, ils ne sont pas sortis en Belgique, cette annĂ©e aurait pu ĂŞtre plus fĂ©conde. Comme en 2020, nous avons vĂ©cu Ă moitiĂ© confinĂ©s. Les salles ont fermĂ© pendant six mois en nous laissant une nouvelle fois Netflix et les autres plateformes comme les seuls acteurs Ă nous proposer des nouveaux films. Et une nouvelle fois, le constat est terrible la grande majoritĂ© des productions mĂ©diocres de cette machine Ă crĂ©er du nĂ©ant ont brillĂ© par leur capacitĂ© Ă ĂŞtre directement oubliĂ©es, comme rayĂ©es d'un trait net de la mĂ©moire une fois consommĂ©es. Citons par exemple Stowaway, Bad Trip ou Why Did You Kill Me ? En faisant dĂ©filer ma liste IMDB, seuls les films Netflix semblent ĂŞtre Ă ce point fabriquĂ©s – esthĂ©tiquement ? – conjointement avec un processus d'autodestruction. Par contre, leur ligne Ă©ditoriale s'Ă©claircit d'annĂ©e en annĂ©e. Plus que jamais ils misent sur les crimes et les sĂ©rial killers, et le succès de Squid Game, un torture porn classique dont le succès est exagĂ©rĂ©, les pousse plus loin que jamais dans le racolage. Écrire ses Ă©piphanies reste un exercice pĂ©rilleux et pĂ©tri de doutes car non seulement il est difficile de remettre des mots sur les affects expĂ©rimentĂ©s, mais ceux-ci se mĂ©langent avec des sentiments ou, pire, des fadaises. On pourrait en trouver dans les lignes qui suivent et qui tentent tant bien que mal de sauver quelque chose, mĂŞme dans de mauvais films c'est lĂ tout l'intĂ©rĂŞt des Ă©piphanies il serait si facile de se limiter Ă un top ! et la politique du Rayon Vert. -> France de Bruno Dumont Beaucoup de critiques se sont concentrĂ©es sur la satire des mĂ©dias que propose le film. Certes, son exagĂ©ration la rend amusante et pertinente, mais le vrai intĂ©rĂŞt rĂ©side dans la manière dont France, crĂ©ature mĂ©diatique modelĂ©e sur son image publique, retrouve le chemin de l'affection. C'est Ă la fois très simple et très beau, mais aussi très complexe car Bruno Dumont mĂ©lange comme Ă son habitude diffĂ©rentes tonalitĂ©s. France pleure plusieurs fois et ses larmes ne traduisent rien d'autre que les changements qui se produisent en elle, la crĂ©ature monstrueuse retrouvant son humanitĂ©. Elle ne pleure pas par joie ou tristesse, mais parce qu'elle revient dans le monde des vivants comme on franchit une frontière qui sĂ©pare du rĂ©el. Rien de commun avec le mĂ©lo ni le marchandage de larmes. -> Cry Macho de Clint Eastwood Clint et un coq, voilĂ un duo improbable. Pourquoi le vieil homme se prend-il d'affection pour un animal dont il veut d'abord se dĂ©barrasser ? Et que signifie cette relation dans l'Ĺ“uvre d'un cinĂ©aste qui filme au crĂ©puscule de son existence ses derniers films ? En refusant l'usage de la violence ou de la revanche propre Ă des films comme La Mule qui faisait dĂ©jĂ de Clint un botaniste ou Gran Torino, Eastwood se livre de la manière la plus dĂ©nudĂ©e qui soit mĂŞme s'il met encore en scène son propre mythe. Or, c'est l'homme âgĂ© qui parle dans Cry Macho, l'homme affectĂ© qui cherche un dernier refuge de paix avant de tirer sa rĂ©vĂ©rence. L'Ă©motion devant n'importe quel fait ou geste du vieil homme est alors totale. -> In the Mood for Love de Wong Kar-Wai RedĂ©couvrir le film en salles a Ă©tĂ© un choc esthĂ©tique et affectif. Comme je le raconte dans un texte publiĂ© sur Des Nouvelles du Front, le film a eu un impact thĂ©rapeutique imprĂ©visible j'y ai retrouvĂ© comme une manière de vivre que j'ai inconsciemment prĂ´nĂ©e jusqu'ici, un romantisme que je me suis imposĂ© comme une Ă©thique de vie. J'ai ainsi toujours voulu vivre et aimer comme dans ce film. Ma vie a Ă©tĂ© guidĂ©e par le cinĂ©ma. -> Onoda d'Arthur Harari Onoda est une histoire de fantĂ´me, celle d'un soldat convaincu que la deuxième guerre mondiale n'est pas terminĂ©e et qui a hantĂ© une Ă®le des Philippines durant 30 ans jusqu'Ă devenir une attraction touristique semblable au YĂ©ti. L'ambition et la dĂ©mesure du projet sont Ă la hauteur du personnage mais tout semble ĂŞtre soumis Ă cette spectralitĂ© comme mode d'existence. ConnaĂ®tre l'histoire d'Onoda a peu d'importance puisque tout l'intĂ©rĂŞt du film rĂ©side dans les choix esthĂ©tiques d'Arthur Harari qui sont rĂ©solument anti-biographiques et expĂ©rimentaux. Comme je le dis dans le texte consacrĂ© au film Le mythe ne repose que sur du vent toute une sĂ©rie d'illusions et de dĂ©calages dĂ©connectent le personnage de la rĂ©alitĂ©, qu'elle soit historique ou dans son rapport qu'il entretient au monde. L'existence d'Onoda se dĂ©ploie dans un vide permanent comblĂ© par des mensonges, sans salut possible puisque tous les horizons de sens sont sans cesse dĂ©formĂ©s et rabattus. C'est un personnage inconsistant dont le passĂ©, le prĂ©sent et le futur sont constamment en suspension ». Et puis il y a la fin, sublime, oĂą l'homme est arrachĂ© Ă son mythe comme Ă son mode d'ĂŞtre. La biographie du soldat indique qu'il a su retrouver une place dans la sociĂ©tĂ©, mais rien ne nous dit qu'il n'Ă©tait plus hantĂ© par l'Ă®le et par la guerre. © Bathysphere Productions visuel fourni par Alibi Communications -> A l'abordage de Guillaume Brac Tous les films de Guillaume Brac sont beaux des rĂŞves qu'ils portent et surtout auxquels ils veulent nous faire croire, Ă l'image ici de cette histoire Ă©phĂ©mère entre ChĂ©rif et HĂ©lĂ©na. C'est Ă la fois une qualitĂ© et un dĂ©faut, le cinĂ©ma nous vendrait dĂ©cidĂ©ment du rĂŞve » et en ce sens, le film serait Ă ranger auprès d'In the mood for love. Mais d'autres personnages, comme celui d'Édouard, rĂ©solument plus burlesque, ne s'inscrivent pas dans cette logique et s'en retrouvent mĂŞme Ă l'opposĂ©, lui qui est le galĂ©rien » en recherche d'amour. Grâce Ă cette galerie de personnages, le film gagne en ambiguĂŻtĂ© tout en se posant comme un havre de paix dans lequel, comme le dit bien JĂ©rĂ©my, on a envie de rester ou de revenir. -> First Cow de Kelly Reichardt Le film raconte l'histoire de la dĂ©couverte des squelettes de deux amis dans un sous-bois le long d'un fleuve de l'Oregon. Ce rapport Ă la terre et Ă la mort, fondamental dans l'Ĺ“uvre de Kelly Reichardt, trouve ici sa plus simple expression, donc la plus puissante, car comme dans Old Joy, autre grand film sur l'amitiĂ©, ce n'est pas parce que le rĂ©cit et l'esthĂ©tique semblent minimalistes » qu'ils le sont forcĂ©ment, bien au contraire beaucoup de choses sont dites et passent dans ce cinĂ©ma tournĂ© vers le vivant et la nature. Combien de films s'ouvrent et se ferment de cette manière ? Aucuns peut-ĂŞtre, et c'est alors le genre codifiĂ© du western qui se trouve entièrement rĂ©inventĂ© dans un geste aussi simple que radical. -> Spencer de Pablo LarraĂn On pourrait dire qu'il existe maintenant un film Ă la LarraĂn, Ă savoir filmer le corps et les affects derrière une icĂ´ne, comprendre un mythe au dĂ©part de morceaux de prĂ©sent ». Spencer n'apporte peut-ĂŞtre rien de nouveau dans la filmographie du cinĂ©aste chilien, mais le film n'en demeure pas moins puissant que les autres. L'action, qui se dĂ©roule sur trois jours et qui se resserre sur l'espace mental de la princesse Diana, bouleverse par le hors-champ qu'elle appelle et que nous connaissons tous sa mort et le souvenir qu'elle laisse derrière elle. Nous nous transformons alors en un autre spectateur impossible de ne pas penser Ă ses enfants ; impossible de ne pas se mettre Ă leur place devant le film ; impossible aussi de ne pas songer Ă son sort tragique et au dĂ©sordre » qu'elle provoquait, le film faisant surgir alors des pensĂ©es bien plus sombres. Le film offre lui aussi une alternative au rĂ©alisme-psychologique qui se suffirait de son immĂ©diatetĂ© » c'est d'abord un espace mental que filme Pablo LarraĂn, un espace dont la temporalitĂ© varie constamment et dans lequel l'immersion ce fameux problème moral ! est indissociable du hors-champ qui capture les personnages et les spectateurs. -> Don't Look Up d'Adam McKay Le film est, paraĂ®t-il, mal torchĂ©, mal montĂ©, mal tout ce qu'on veut. C'est dans ces moments-lĂ que je me pose encore et toujours la vieille question de la façon dont sont Ă©valuĂ©s les films. Cette annĂ©e, j'ai dĂ©couvert le youtube game » et tous semblent experts en mise en scène, c'est-Ă -dire qu'ils savent ce qu'est une scène bien filmĂ©e ou non, et que la rĂ©ussite d'un film dĂ©pend de leur nombre et de leur cohĂ©rence. Certes, mais leurs analyses sont constamment coupĂ©es des affects. C'est-Ă -dire qu'ils ne racontent rien, ne montrent rien et ne pensent rien c'est la loi de la bonne claque cinĂ©matographique ou d'une politique technologique des auteurs. Et donc Don't Look Up n'a pas rĂ©pondu aux attentes. Mais quelles Ă©taient-elles ? Ă€ quoi fallait-il le comparer ? Pour moi, il s'agit d'un blockbuster d'auteur rĂ©ussi par rapport Ă ce que produisent les studios habituellement. N'est-ce pas lĂ la première mesure ? Le film est-il bien mis en scène ? Je n'en sais rien, mais la fin est superbe. Alors qu'ils se savent condamnĂ©s, les principaux personnages se retrouvent pour un dernier repas avant la fin du monde. Celle-ci se produit Ă ce moment prĂ©cis et Adam McKay filme la combustion des corps et de l'espace. On pense beaucoup Ă Melancholia de Lars Von Trier et Ă sa fin tout aussi rĂ©ussie, la plus humaine de son cinĂ©ma misanthrope. Alors donc Don't Look Up est semble-t-il nul mais ce moment-lĂ vaut bien quelques scènes mal rythmĂ©es » ou des inserts grossiers. -> Pleasure de Ninja Thyberg Le film rĂ©ussit admirablement bien son objectif dĂ©sĂ©rotiser radicalement la pornographie. On savait dĂ©jĂ bien sĂ»r que celle-ci n'avait rien avoir avec la rĂ©alitĂ© de l'amour et du sexe, mais Ninja Thyberg ne le montre pas seulement Ă travers les scènes violentes attendues, mais au dĂ©part des corps qui rendent toute forme de dĂ©sir impossible. Comment en effet pourrait-on ĂŞtre excitĂ© par le personnage de Sofia Kappel qui est filmĂ© sous toutes ses coutures ? On la voit au naturel, Ă la fois naĂŻve et optimiste, puis dans la peau d'une pornstar avec laquelle il est difficile de compatir. C'est grâce Ă cette dialectique que Pleasure frappe fort et re-singularise le corps fĂ©minin pour l'arracher ensuite Ă l'industrie barbare du porno. Bien sĂ»r, il reste la question du dĂ©sir et des fantasmes, et on aurait aimĂ© que le film creuse plus dans cette direction, notamment via les actrices expĂ©rimentĂ©es comme Dana DeArmond Ashley qui Ă©trangement ne joue pas son propre rĂ´le, Ă l'inverse de Casey Calvert elle campe ici une Spiegler girl par exemple, qui, dans Rocco Thierry Demaizière et Alban Teurlai, 2016 parlait un peu de ses fantasmes teintĂ©s de violence. -> La Main de Dieu de Paolo Sorrentino Comme beaucoup de cinĂ©philes tendance Cahiers, j'ai toujours eu du mal avec le cinĂ©ma gonflĂ© Ă l'hĂ©lium de Sorrentino, et en particulier La Grande Bellezza et Youth, deux Ă©preuves Ă subir. Il signe pourtant ici son film le plus personnel qui est aussi une autobiographique et parvient Ă nous Ă©mouvoir simplement, en retenant ses flatulences pseudos felliniennes tout en conservant un certain goĂ»t du kitch avec cet amusant Moinillon qui, sur le quai d'une gare, sifflera de la mĂŞme manière que son père mort on siffle d'ailleurs beaucoup chez Sorrentino et il faudrait savoir pourquoi. Le kitch trouve ainsi une rĂ©sonnance intime dans un rĂ©cit qui ne l'est pas moins et aussi imparfait que soit le film, il faut lui reconnaĂ®tre sa profonde sincĂ©ritĂ©, mais cela ne le rend-il pas trop commun ? Le film pourra dĂ©cevoir les fans du cinĂ©aste qui nous a habituĂ© Ă plus de flamboyances esthĂ©tiques. -> Tralala d'Arnaud et Jean-Marie Larrieu Le cinĂ©ma de frères Larrieu est un des antidotes les plus stimulants au cinĂ©ma d'auteur Ă tendance psychologico-rĂ©aliste dominant que nous dĂ©testons. Si cette comĂ©die musicale peut s'avĂ©rer parfois inconsistante, son cĂ´tĂ© bricolĂ© et sa libertĂ© envoient valser les conventions de manière rĂ©jouissante et invitent son spectateur Ă partager l'hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© que le film appelle sans cesse, comme le fait de ne pas ĂŞtre soi-mĂŞme ». On peut y trouver une rĂ©flexion sur le mĂ©tier de comĂ©dien mais aussi une invitation pour le spectateur Ă s'aventurer en dehors des chemins battus. Par ailleurs, j'Ă©coute en boucle la bande originale du film, rejouant sans cesse le film dans ma tĂŞte tout en dĂ©viant vers quelques horizons poĂ©tiques et affectifs charriĂ©s par le film. Retour Ă la liste des Ă©piphanies Thibaut Gregoire Plus encore que les annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, ces Ă©piphanies ont Ă©tĂ© l’occasion pour moi de rendre compte de ressentis très personnels, d’expĂ©riences de spectateur, et de me livrer sans trop de retenue sur mes goĂ»ts, mes emballements et mes dĂ©testations. Memoria » – De l’incapacitĂ© Ă produire de la pensĂ©e Ă€ la sortie de la vision de Memoria d’Apichatpong Weerasethakul, j’avais une double certitude, celle d’avoir vu un des films les plus marquants – en ce qui me concernait – de l’annĂ©e, un film duquel je parlerais en ces lignes quand se prĂ©senterait le moment de ces Ă©piphanies annuelles, mais Ă©galement celle que j’allais ĂŞtre – une fois de plus – bien incapable d’écrire sur base d’une seule vision un texte Ă la hauteur du film, ou pour tout le moins de l’estime que je lui porte. Je savais que tout le travail du film et de son personnage principal pour traquer et recrĂ©er un son fantĂ´me, faisant du son l’élĂ©ment central, me paraissait un geste Ă la fois radical et neuf dans le cinĂ©ma de Weerasethakul, mais je me sentais dĂ©muni pour dĂ©velopper cette idĂ©e et produire de la pensĂ©e Ă partir de celle-ci. Quand nos amis de Des Nouvelles du front nous proposèrent un texte très critique sur le film en demandant une rĂ©ponse de quelqu’un l’ayant aimĂ© – afin de former un texte double, en dyade », comme nous avons pris l’habitude de le faire occasionnellement –, je dus encore une fois opposer Ă cette demande mon incapacitĂ© d’y rĂ©pondre, n’ayant alors pas l’occasion de revoir le film pour essayer de creuser et de clarifier ma pensĂ©e. C’est un dĂ©bat que nous avons parfois entre amis du Rayon Vert, cette paralysie que nous pouvons Ă©prouver face Ă des films que nous estimons trop grands, ou, plus souvent encore, cette impossibilitĂ© de produire un texte pertinent, original et prĂ©cis, sur base d’une seule vision. C’est pourquoi nous avons parfois du mal Ă jouer le jeu des sorties d’actualitĂ© – notamment celui des projections de presse – tant il nous paraĂ®t souvent difficile, voire impossible, de cerner un film dans ces conditions du direct », ce grand bain dans lequel la plupart des critiques qui aiment donner leur avis au dĂ©bottĂ© se sentent comme des poissons dans l’eau. Pyrale » – Une relation privilĂ©giĂ©e avec un film Parmi les films qui ont marquĂ© mon annĂ©e de spectateur, Pyrale de Roxanne Gaucherand occupe une place particulière. DĂ©couvert un peu par hasard lors du second confinement lors d’un festival en ligne sur une plateforme VOD, je vis Pyrale pour la première fois quelques jours avant son retrait du catalogue. Après une première vision qui m’avait Ă la fois charmĂ© et intriguĂ©, je me prĂ©cipitai donc de le revoir une seconde puis une troisième fois, la durĂ©e très courte du film – trois quart d’heure – le permettant, afin de pouvoir en tirer un texte. Évidemment le film n’est jamais sorti en salles, dans le circuit traditionnel, et ce ne sera probablement jamais le cas. Il a donc fallu ĂŞtre très vigilant pour intercepter une projection unique Ă Bruxelles, quelques mois plus tard, projection qui avait lieu, comme une invitation amicale, Ă quelques rues de chez moi. Cette quatrième vision fut la confirmation qu’un lien privilĂ©giĂ© s’était créé entre ce film et moi-mĂŞme, et l’émotion qu’il me procurait dĂ©jĂ par son travail de dialectique entre la fiction et le documentaire, ces papillons attirĂ©s et dĂ©viĂ©s par la lumière rencontrant une simple » histoire d’amour adolescente entre deux jeunes filles, s’accompagnait dĂ©sormais d’une Ă©motion de spectateur. Dans une salle loin d’être pleine, Ă la fin d’un film trop court » duquel je n’avais pas envie de m’extirper, je me rendais compte que peu de gens avaient vu ce film, que j’étais en quelque sorte un privilĂ©giĂ© » de l’avoir dĂ©jĂ vu quatre fois, mais Ă©galement que cette rencontre n’allait potentiellement pas pouvoir ĂŞtre rĂ©itĂ©rĂ©e ad vitam aeternam, vu le format du film et sa condition de moyen-mĂ©trage hybride, fragile, mĂ©connu. Peut-ĂŞtre ne verrais-je plus jamais ce film, ou peut-ĂŞtre allais-je courir après lui encore de nombreuses fois Ă l’occasion d’une projection unique dans un centre culturel, d’un passage tĂ©lĂ© Ă quatre heures du matin sur une chaĂ®ne obscure, que sais-je encore… Depuis, j’ai rĂ©ussi Ă mettre la main sur le film grâce au tĂ©lĂ©chargement lĂ©gal. Une chose est sĂ»re, un lien a Ă©tĂ© tissĂ© et il ne sera pas rompu. Le Kiosque » – Voir le grand dans le petit C’est Ă©galement dans une salle peu remplie que j’ai dĂ©couvert, lors du dernier BRIFF Brussels International Film Festival, Le Kiosque d’Alexandra Pianelli, que la rĂ©alisatrice prĂ©sentait en introduction. Dans celle-ci, Pianelli insistait sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un grand film », dans le sens oĂą il avait Ă©tĂ© fait avec des moyens rĂ©duits, modestes, cloisonnĂ©s. Pourtant, Le Kiosque m’apparaĂ®t encore aujourd’hui, plusieurs mois après sa vision comme un des films importants vus cette annĂ©e. Et c’est prĂ©cisĂ©ment par son art de la miniature, de l’infiniment petit, et du cloisonnement dans un kiosque d’oĂą des plans fixes scrutent le monde en marche et des visages d’habituĂ©s auxquels on s’attache facilement, que le film se dĂ©ploie jusqu’à prĂ©tendre au grand ». C’est en tout cas un ressenti Ă©minemment personnel que je livre lĂ , car il ne m’a pas semblĂ© voir ce film citĂ© dans beaucoup de tops » annuels, quand bien mĂŞme une revue telle que les Cahiers l’avait dĂ©fendu » au moment de sa sortie. Comme souvent, de petits films » se voient balayĂ©s des radars une fois venu le temps des rĂ©trospectives, comme si le fait de les avoir aimĂ©s ne suffisait pas Ă les hisser très haut. Le Kiosque se hisse pour ma part assez haut dans ma rĂ©trospective personnelle, puisque j’ai essayĂ© dans celle-ci d’être le plus fidèle possible aux Ă©motions ressenties. Titane » – DĂ©fendre l’imperfection Voici un film problĂ©matique » Ă aborder Ă l’aune de cette rĂ©trospective annuelle, pourtant cĂ©lĂ©brĂ© par les institutions puisque rĂ©compensĂ© d’une Palme d’Or Ă Cannes et dĂ©signĂ© par la France pour la reprĂ©senter aux Oscars. Paradoxalement, je me sens bien seul au moment de dĂ©fendre » ce film en ces lignes, car je sais Ă quel point d’autres rĂ©dacteurs du Rayon Vert le mĂ©sestiment voire le dĂ©testent. Dans le texte que je consacrais Ă Titane, Ă©crit après une seule vision du film et avant que celui-ci ne remporte la Palme, je me livrais moi-mĂŞme Ă un exercice d’autocontradiction, car je ne savais pas vraiment quoi penser de ce film trop-plein, hybride, imparfait. Après avoir entendu Julia Ducournau elle-mĂŞme parler d’imperfection en parlant de son film au moment de la rĂ©ception du prix, et après une seconde vision, je me suis rendu compte que c’était sans doute prĂ©cisĂ©ment cette imperfection qui m’intĂ©ressait dans Titane, puisque le concept mĂŞme d’hybridation qu’il travaille ne pouvait qu’aller de pair avec l’imperfection. Il y a eu une certaine jouissance » spectatorielle me concernant Ă la seconde vision de Titane, comme il peut y en avoir devant un film de sĂ©rie B du BIFFF, comme je peux en Ă©prouver devant certains films de Quentin Tarantino, tout en sachant bien qu’en brandissant ainsi mon penchant pour ces films, je m’aliène une dose significative de prise au sĂ©rieux » par des collègues et nĂ©anmoins amis que j’estime beaucoup par ailleurs. Je sais que Titane n’est pas un film parfait, qu’il ne mĂ©rite peut-ĂŞtre pas sa Palme d’Or – mais au fond, qu’est-ce que cela veut dire ? Quel film mĂ©rite un prix ? Est-il fait dans cette optique ? S’il a Ă©tĂ© aimĂ© par au moins une personne, ne mĂ©rite-t-il pas la reconnaissance ? –, mais je ne peux nier le fait qu’il m’a marquĂ© en tant que spectateur et qu’il a marquĂ© mon annĂ©e. Je reconnais volontiers que des films tels que First Cow de Kelly Reichardt, 143 rue du dĂ©sert de Hassen Ferhani, ou encore Vitalina Varela de Pedro Costa, sont probablement de plus grands films que Titane de Julia Ducournau, mais il me faut faire preuve d’honnĂŞtetĂ© envers moi-mĂŞme et reconnaĂ®tre que tous ces films nobles », potentiellement grands, m’ont considĂ©rablement moins marquĂ© et travaillĂ© que ce film imparfait, que je me devais donc de dĂ©fendre ici au risque d’être encore une fois bien seul. Cry Macho » – Voir plus loin que le bout de son nez PrĂ©cĂ©dĂ© d’une rĂ©putation assez dĂ©sastreuse, prĂ©sentĂ© comme le film de trop » de son auteur – la mĂŞme chose avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© dite il y a quelques annĂ©es du 15h17 pour Paris –, Cry Macho a comme prĂ©vu Ă©tĂ© l’objet d’un clivage assez ridicule entre les critiques s’en tenant au film » et ceux fantasmant sur celui-ci » Ă l’aune de la figure mythique de son acteur-rĂ©alisateur. En Belgique, par exemple, le film a Ă©tĂ© très mal accueilli par la critique, mais il ne fallait pas en attendre moins d’une corporation qui s’érige en juge ou en corps professoral distribuant ses bonnes et ses mauvaises notes. Évidemment, si l’on aborde le film comme un notaire, en dĂ©nombrant ce qui va et ce qui ne va pas, on finit par conclure que le film est mĂ©diocre, notamment parce que l’un des acteurs principaux, le jeune Eduardo Minett, est, comme on dit, mauvais comme un cochon », et que la trame narrative du film est, il est vrai, simple voire simpliste. Mais si l’on daigne regarder plus loin que le bout de son nez, et que l’on aborde le film comme un spectateur ou comme un ĂŞtre humain, et non comme une machine, on peut Ă©ventuellement ĂŞtre saisi par le pouvoir Ă©motionnel que provoque justement cette simplicitĂ© arborĂ©e par le film. De la dĂ©marche lente de Clint Eastwood, de l’étrange faussetĂ© du comĂ©dien incriminĂ© Minett, de la naĂŻvetĂ© de l’intrigue amoureuse, ou encore du recyclage du dernier plan du film, issu d’une scène prĂ©cĂ©dente, naissent, pour ceux qui ne jugeront pas, une Ă©motion certaine, imparable…. C’était en l’occurrence le cas pour votre serviteur. Lucie perd son cheval » – Suivre le fil d’un auteur Comme pour Pyrale, il a fallu ĂŞtre vigilant cette annĂ©e pour voir Lucie perd son cheval, un film dont nous attendions beaucoup, au Rayon Vert, le film n’étant Ă ce jour pas sorti en salles, et n’ayant eu droit qu’à deux projections lors du BRIFF. C’est que l’on avait très envie de suivre la carrière de Claude Schmitz que nous avions dĂ©couvert il y a quelques annĂ©es Ă l’occasion de son premier long mĂ©trage, Braquer Poitiers, lors d’un autre festival le FIFF. Et il y a d’ailleurs une connexion Ă©vidente qui s’est faite entre cette envie de voir le film Ă tout prix, de suivre ce cinĂ©aste dans sa carrière en construction, et ce dont il est question dans Lucie perd son cheval. Alors que le film et son personnage principal serinent comme un mantra cette phrase significative, faut pas perdre le fil », je me disais après coup de la vision et en ayant encore un peu plus cernĂ© la dĂ©marche de son rĂ©alisateur – celle de ne pas lâcher, de toujours prolonger le geste, le tout dans une dynamique mĂŞlant art, travail et vie rĂ©elle – que cette phrase s’adressait Ă©galement Ă moi-mĂŞme en tant que spectateur, et que je n’avais effectivement pas envie de perdre le fil de la filmographie de Claude Schmitz, tant celle-ci semble promettre un beau parcours de compagnonnage entre un cinĂ©aste, une Ĺ“uvre et leurs spectateurs. Cette proximitĂ© que l’on peut ressentir avec un auteur et une Ĺ“uvre en construction est un plaisir de cinĂ©phile qui fait se prolonger l’émotion esthĂ©tique procurĂ©e par un film au-delĂ de son temps de projection et au-delĂ du cadre d’une rĂ©ception purement intellectuelle. © Les Films de l'autre Cougar - Théâtre de Liège Fils de plouc » – Redevenir un sale gosse Cette annĂ©e, alors que l’on a dĂ©pensĂ© pas mal d’énergie Ă pointer ce qui ne nous plaisait pas dans le cinĂ©ma belge francophone contemporain, nous avons paradoxalement Ă©tĂ© sĂ©duits » par plusieurs films belges, dont celui-ci – il est vrai rĂ©alisĂ© par des français les frères Guit, mais 100% belge et bruxellois tout de mĂŞme –, qui sortaient justement des sentiers battus de ce cinĂ©ma que nous n’aimons globalement pas. Fils de plouc est une comĂ©die potache prenant ses bases et ses influences dans la comĂ©die amĂ©ricaine rĂ©gressive et le plaisir de cette rĂ©gression, de cette transgression mĂŞme, que propose le film, m’a personnellement Ă©galement fait rĂ©gresser » de manière tout Ă fait salutaire. Quand on ronronne un peu dans sa cinĂ©philie, dans ses habitus de spectateurs et que l’on s’ennuie souvent devant des films vus par soucis de suivre l’actualitĂ©, retomber Ă ce point en enfance, ou plutĂ´t en adolescence, se prendre Ă nouveau au jeu de rire bĂŞtement » Ă des blagues de mauvais goĂ»ts, Ă partager avec d’éternels sales gosses les personnages du film, Issachar et Zabulon le dĂ©lire gratuit de provoquer, le tout au sein d’un pacte habilement tissĂ© entre le film et son spectateur, celui de tout oser », n’a pas de prix et se prĂ©sente comme une indispensable bulle d’air, qui ramène Ă©galement aux sources primaires d’une vie de spectateur qui commence normalement Ă l’enfance ou Ă l’adolescence. En riant Ă gorge dĂ©ployĂ©e devant les gags pĂ©tomanes et mal Ă©levĂ©s du premier quart d’heure du film, je me souvenais qu’adolescent, j’avais failli m’étouffer de rire devant les dix premières minutes d’un film aussi peu noble » que South Park, le film, et me rendre compte ainsi qu’il m’était encore possible d’éprouver ce genre de rĂ©action physique, premier degrĂ©, bĂŞte », devant un film qui m’invitait pleinement Ă dĂ©conner avec lui. Pretend it’s a City » – Se reconnaĂ®tre Ă l’écran Certes, Pretend it’s a City est une mini-sĂ©rie documentaire rĂ©alisĂ©e par Martin Scorsese, et l’on pourrait dès lors croire que je cite celle-ci pour le simple plaisir d’évoquer un auteur reconnu », pour une fois de plus louer son savoir-faire, son univers ou que sais-je encore. Mais il n’en est rien, puisque cette sĂ©rie d’entretiens entre Scorsese et l’écrivaine new-yorkaise Fran Lebowitz n’est en soi pas cinĂ©matographiquement » bouleversante et que, en cette pĂ©riode propice aux rĂ©trospectives, tout le monde semble avoir oubliĂ© jusqu’à son existence, puisque celle-ci Ă©tait sortie sur Netflix en tout dĂ©but d’annĂ©e. Evidemment, si j’ai regardĂ© Pretend it’s a City, c’est uniquement sur la foi du nom de Scorsese, qui veut encore dire quelque chose pour le cinĂ©phile aux aguets, mĂŞme si certains estiment que cela n’a plus tellement de sens. Pourtant, c’est vĂ©ritablement la personnalitĂ© de Fran Lebowitz – que, j’avoue, je ne connaissais pas – qui m’a profondĂ©ment marquĂ© Ă la vision de la sĂ©rie. On sort probablement lĂ de considĂ©rations purement cinĂ©matographiques ou cinĂ©philiques, puisque c’est simplement dans les attitudes et les opinions partagĂ©es par Fran Lebowitz sur sa ville, l’art, la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©rale, que je me suis presque totalement reconnu. C’est dire la bonne opinion que je dois avoir de moi-mĂŞme puisque je me reconnais dans une personne se prĂ©sentant elle-mĂŞme volontiers comme asociale, râleuse, irritable. C’est Ă©galement sans doute un plaisir ambigu et bien solitaire que de se trouver des atomes crochus avec quelqu’un dont la parole et la voix semblent Ă contre-courant, singulières, et ayant visiblement une assez bonne estime de soi. C’est aussi très difficile de partager ce genre d’attrait pour une sĂ©rie d’entretiens, car le niveau d’adhĂ©sion dĂ©pendra forcĂ©ment de l’empathie ou de la connexion que l’on Ă©prouvera avec le sujet qui s’y exprime. Il me semble d’ailleurs n’avoir pas eu l’envie ou le besoin de le partager jusqu’à prĂ©sent, estimant sans doute que c’était trop personnel, mais je me permets tout de mĂŞme de le faire ici, puisque l’on se dit tout. Aline » – Perdre ses moyens devant un film Lorsque je me suis rendu dans une salle pour y regarder le dernier film de ValĂ©rie Lemercier, je n’avais pas spĂ©cialement beaucoup d’espoir d’y trouver quelque chose Ă voir ou Ă en dire. Et ce fut pourtant l’un des films de l’annĂ©e qui m’a le plus dĂ©boussolĂ© et donnĂ© envie d’écrire. C’est que je ne comprenais pas bien, Ă la sortie du film, ce que j’avais vu au juste une comĂ©die ? un biopic ? et que, dans un mĂŞme Ă©lan, je ne savais pas non plus très bien quoi en penser ni mĂŞme quel Ă©tait au juste mon ressenti, quels mots mettre dessus. Quand j’ai Ă©crit le court texte Ă propos du film, publiĂ© sur le Rayon Vert, j’ai essayĂ© d’expliquer pourquoi il me stimulait quand bien mĂŞme je n’étais toujours pas sĂ»r de l’avoir vraiment aimĂ© – je ne le suis d’ailleurs toujours pas Ă l’heure actuelle. J’avais en tout cas l’impression d’avoir vu quelque chose de neuf ou, plus prĂ©cisĂ©ment, que je n’avais encore jamais expĂ©rimentĂ© avant, quand bien mĂŞme le film revĂŞt par ailleurs une esthĂ©tique tout Ă fait neutre, parfois tĂ©lĂ©visuelle mĂŞme. Cette perte de repères spectatoriels et critiques devant un film dont on n’attendait a priori rien, est un petit vertige dont il me fallait rendre compte ici, au moment du bilan. Les films qui me laissent sans mots Parmi tous les films qui apparaĂ®traient dans un top » plus conventionnel, en forme de liste, il y en a a bien d’autres que j’évoquerais mais concernant lesquels soit je n’ai pas trouvĂ© les mots pour en parler ici Ă€ l’abordage de Guillaume Brac, The French Dispatch de Wes Anderson, Old de M. Night Shyamalan, soit j’estime avoir tout dit dans des textes prĂ©cĂ©demment publiĂ©s Tralala des frères Larrieu et Host de Rob Savage, soit j’estime que d’autres l’ont fait mieux que moi en ces pages Onoda d’Arthur Harari, France de Bruno Dumont ou encore Benedetta de Paul Verhoeven. Les films inachevĂ©s ou mal achevĂ©s Outre Aline, il y a deux autres films en particulier dont la vision fut une vĂ©ritable montagne russe en termes de ressenti esthĂ©tique et critique, mais pour une autre raison The Last Duel de Ridley Scott et Madres Paralelas de Pedro Almodovar. Voici deux films dont j’ai cru Ă un moment – dans les deux cas, plus ou moins aux deux tiers du film – que je me trouvais devant quelque chose d’important et de marquant, avant qu’un dernier tiers ne me fasse dĂ©considĂ©rer voire presque dĂ©tester un film jusque lĂ aimĂ©. C’est Ă©galement un sentiment de spectateur qui m’arrive finalement assez rarement et qui ne me surprend donc que d’autant plus. Pourtant, la construction en trois parties de The Last Duel tendait le flanc Ă ce genre de situation, ainsi que sa propension lors de son dernier tiers Ă se vouloir film post-MeToo ». L’agenda moral du film lui fait alors perdre toute la subtilitĂ© qu’il avait jusque-lĂ mis en place et dĂ©veloppĂ© par l’écriture et la mise en scène, ces petits dĂ©calages entre la vĂ©ritĂ© de l’un puis celle de l’autre, avant que l’arrivĂ©e de la vĂ©ritĂ© de la troisième – la vraie » vĂ©ritĂ© – ne viennent tout surligner et cadenasser. Mais le film semble assumer totalement cet effacement des subtilitĂ©s, comme s’il explicitait le fait que le temps n’est plus aux nuances, que c’est comme ça et pas autrement. Le film d’Almodovar m’a Ă©galement perdu dans sa toute dernière partie, en encadrant un suspense mĂ©lodramatique dans un film Ă sujet sur le devoir de mĂ©moire. Plus que le film de Ridley Scott, celui d’Almodovar m’agace parce qu’il me signifie que je suis Ă cĂ´tĂ© de la plaque de ne pas ĂŞtre bouleversĂ© » par sa fin engagĂ©e. Et je sais que je suis Ă©galement isolĂ© au Rayon Vert dans mon malaise face Ă ce film, n’y voyant in fine que le glissement dommageable d’un auteur apprĂ©ciĂ© sur un terrain dĂ©testĂ©, celui du film Ă sujet. Les films qui nous achèvent et nous isolent On commence Ă avoir l’habitude, en tant que membre du Rayon Vert, ou individuellement, de se sentir bien seul quant Ă nos goĂ»ts, nos emballements et nos dĂ©testations. Cette annĂ©e encore, on s’est senti une fois de plus en dehors », totalement Ă©tranger Ă des embrasements critiques presque unanimes pour des films Ă sujet et/ou coup-de-poing, brandissant justement leurs sujets comme d’inattaquables fers de lance. On a pu exposer par Ă©crit notre perplexitĂ© voire notre colère face Ă certains de ces films en ces pages, ces textes nous permettant ainsi d’identifier des tendances de ce qui ne nous plaĂ®t pas ou plus dans toute une frange d’un cinĂ©ma qui se dit encore d’auteur ». Parmi ces films La Voix d’AĂŻda, Un monde, ou encore Les Intranquilles. Ce sont des films dont nous sortons en gĂ©nĂ©ral dĂ©pitĂ©s, Ă©nervĂ©s et surtout, isolĂ©s. Cet isolement ressenti, cette impression de ne pas partager la mĂŞme cinĂ©philie ni les mĂŞmes attentes qu’une grande majoritĂ© des spectateurs – ceux qui paient leur place et ceux qui ne la paient pas –, je l’ai Ă©prouvĂ© aussi quelques fois de manière encore plus solitaire, ne pouvant pas partager mon dĂ©sarroi avec des amis, parce que personne n’avait vu le film en question, ou parce que j’étais vraiment » le seul Ă ne pas l’aimer. Je me suis ainsi retrouvĂ© devant Illusions perdues de Xavier Giannolli que tous ceux qui en ont parlĂ© ont aimĂ© – tendance critique France inter, Masque et la plume et consorts – et le fait d’avoir lu le roman de Balzac peu de temps avant m’a aidĂ© Ă y dĂ©celer toute la fadeur et la supercherie du beau film comme au bon vieux temps ». C’est Ă©galement la fadeur que j’ai dĂ©celĂ© dans le film d’un cinĂ©aste qui me met en gĂ©nĂ©ral en colère, Ă savoir Paolo Sorrentino, mais dont La Main de Dieu ne m’a mĂŞme pas Ă©nervĂ©, juste plongĂ© dans un Ă©tat de perplexitĂ© comateuse, quand bien mĂŞme j’aurais dĂ» ĂŞtre plutĂ´t plongĂ© dans un Ă©tat de transe ou de sidĂ©ration si l’on en croit le chĹ“ur de louanges. J’ai Ă©galement trouvĂ© sans intĂ©rĂŞt Le Sommet des Dieux, dont il me semble que l’attrait de certains pour ce film d’animation français adaptant un roman graphique de JirĂ´ Taniguchi vient d’une certaine dose de snobisme Ă japaniser » en rond. Enfin, le chef d’œuvre » de l’annĂ©e pour certains, l’efficacement roublard La Loi de TĂ©hĂ©ran m’est apparu comme une longue mini-sĂ©rie Ă©difiante montĂ©e en Ă©pingle et en film de cinĂ©ma », tandis qu’un autre film iranien très cotĂ© » puisque laurĂ©at d’un Grand Prix ex-aequo Ă Cannes, Un hĂ©ros d’Asghar Farhadi, m’est apparu comme le plus mauvais film d’un cinĂ©aste que je n’apprĂ©cie dĂ©jĂ pas beaucoup d’ordinaire, une longue dĂ©monstration de force scĂ©naristique en forme de machine Ă broyer pour son personnage principal, dont le spectateur est tenu d’assister sans broncher Ă la dĂ©chĂ©ance et Ă l’humiliation publique. Retour Ă la liste des Ă©piphanies Saad Chakali et Alexia Roux Des Nouvelles du Front cinĂ©matographique Aimer bien demeure notre seul hĂ©ritage … comme un secret qu’on partage – en doutant de son importance, et finalement c’est peu de choses, mais toi, mais moi, mais nous en faisons partie. La parole n’est pas ce qui se passe au loin ; elle veut toucher ; la main des mots caresse les ombres » Jean-Louis Comolli, Une certaine tendance du cinĂ©ma documentaire, Ă©d. Verdier, 2021, p. 81. 2021, annus mirabilis, une promesse pour l’annĂ©e qui vient ou rien ». VoilĂ ce que l’on s’était dit, on s’en souvient, en effilant la pointe de nos Ă©piphanies pour l’annĂ©e 2020. On y tenait Ă cette promesse, on y croyait dur mais le rĂ©el est une divinitĂ© capricieuse et rien ne s’est passĂ© comme prĂ©vu, et pas davantage comme on l’entendait – le malentendu comme de bien entendu. CinĂ©ma syndĂ©mie une sĂ©rie aussi DĂ©jĂ , la pandĂ©mie, on n’en sort pas. Ça dure, c’est pire. D’ailleurs, ce n’est pas une pandĂ©mie mais, si l’on suit Barbara Stiegler qui suit Richard Horton, le rĂ©dacteur en chef de la revue internationale de mĂ©decine The Lancet, ce Ă quoi le monde a affaire est une syndĂ©mie ». Le nĂ©ologisme signifie que la crise sanitaire qui touche potentiellement tout le monde profite concrètement des inĂ©galitĂ©s sociales et du rĂ©chauffement climatique – la biodiversitĂ© agressĂ©e est le foyer de tous les dĂ©bordements zoonotiques – en s’attaquant avec plus de virulence aux populations les plus fragilisĂ©es. On redĂ©couvre le sens de ce qui nous arrive et nous altère, cette mutabilitĂ© chaotique dont nous avons la responsabilitĂ© et qui nous invite comme l’aurait dit le philosophe Jean-Luc Nancy Ă communiser ». Nous mesurons ainsi le dĂ©sir que nous avons du cinĂ©ma Ă l’époque contemporaine, celle de l’anthropocène qui n’a pas d’autre vĂ©ritĂ© que celle du capitalocène » parmi les chauves-souris il y a pour citer le chercheur suĂ©dois Andreas Malm le capital lui-mĂŞme. La sixième extinction de masse des espèces, l’espèce humaine en est responsable, elle-mĂŞme n’y Ă©chappe pas en incluant le cinĂ©ma qui est après tout aussi une forme de vie non moins menacĂ©e de disparition. ApprĂ©cier dans un film s’il y a ou non du cinĂ©ma n’aura pas d’autre exigence dĂ©sormais que celle-lĂ dĂ©fendre un film consiste aussi Ă y puiser les dĂ©fenses immunitaires que procure le cinĂ©ma, c’est y trouver les anticorps nĂ©cessaires au spectateur Ă l’heure critique de l’auto-immunitĂ©. En France, les salles de cinĂ©ma ont donc Ă©tĂ© fermĂ©es deux fois, lors du premier confinement entre mars et juin 2020, puis entre octobre 2020 et mai 2021. Le temps long et rĂ©itĂ©rĂ© des interruptions forcĂ©es aura dès lors Ă©tĂ© celui des grandes rĂ©trospectives personnelles organisĂ©es par des spectateurs qui ont mis encore plus de soin Ă jouer aux programmateurs de leurs intimitĂ©s. Jean Renoir et Jacques Becker ont Ă©tĂ© d’amicales passeurs, David Lynch aussi avec la troisième saison de Twin Peaks. Une autre sĂ©rie aura fait Ă©galement le travail, Watchmen de Damon Lindelof d’après le comics d’Alan Moore et Dave Gibbons. La taupe a continuĂ© de creuser des galeries dans notre terrier en libĂ©rant de puissants anticorps. Tout est restĂ© vrai, d’une actualitĂ© brĂ»lante on s’en doutait, les Ĺ“ufs cassĂ©s de nos vies qui font les omelettes des cuisiniers dĂ©chaĂ®nĂ©s Ă nous briser la coquille, les dĂ©saxĂ©s qui brisent le miroir et jouent des effets de parallaxe pour faire disjoncter les injonctions de la race, les masques soulevĂ©s afin de donner aux blessures Ă respirer, l’amour qui vous fracasse le crâne en rĂ©vĂ©lant aux dieux que nous ne sommes pas le divin qu’il y a en nous de toute Ă©ternitĂ©. Avec Watchmen on s’était posĂ© la question, on y avait alors rĂ©pondu et on y rĂ©pond encore la meilleure sĂ©rie de 2019 qui l’est restĂ©e en 2020 demeure toujours la meilleure sĂ©rie de 2021. Films et sĂ©ries revus sont des vaccins et cette vaccination-lĂ fonctionne en multipliant les injections. L’antipolitique des hauteurs une nĂ©cropolitique hautaine Le cinĂ©ma français accable, on ne peut plus se raconter d’histoires. On note une polarisation entre deux âges symptomatiques, l’adulescence le cinĂ©ma tient de la soirĂ©e d’ados dĂ©foncĂ©s et la gĂ©riatrie le cinĂ©ma est un mouroir de luxe. Comme si le cinĂ©ma français soutenu par les grands festivals et l’industrie tentait par tous les moyens, dĂ©sespĂ©rĂ©ment, de s’immuniser contre le rĂ©el qui ne cesse pas d’arriver quand il se refuse aussi maladivement Ă faire un bon accueil Ă sa part documentaire qui devient toujours plus la part de l’ombre, sa part maudite, un scandale colossal. La politique des auteurs s’apparente alors Ă une antipolitique des hauteurs virant Ă la nĂ©cropolitique hautaine. Le cinĂ©ma crève de l’abus des signatures et du fĂ©tichisme publicitaire de ses thĂ©matiques. D’un cĂ´tĂ©, il y a les adulescents qui cultivent haut et fort une conception rĂ©gressive du cinĂ©ma, potache Mandibules de Quentin Dupieux, une grosse mouche Ă merde qui s’assume comme telle ou hystĂ©rique Titane de Julia Ducournau, un salon de tuning pour fans pressĂ©s de Carpenter et Cronenberg, en attendant sans hâte les prochains films de Bertrand Mandico et Yann Gonzalez. Le puĂ©rilisme est une tendance de l’auteurisme, l’autre est celle d’un gâtisme certain. Ce sont les plus sĂ©rieux qui se confinent avec complaisance dans un entre-soi falsificateur des antagonismes Les 2 Alfred de Bruno Podalydès, Petite maman de CĂ©line Sciamma, Tout s’est bien passĂ© de François Ozon, Guermantes de Christophe HonorĂ©, La Fracture de Catherine Corsini, BAC Nord de CĂ©dric Jimenez, De son vivant d’Emmanuelle Bercot. Tralala des frères Larrieu reprĂ©senterait un peu comme la synthèse des deux tendances, impuissant malgrĂ© de beaux efforts Bertrand Belin y est vraiment bien Ă faire le contraire de ce qu’il affiche son slogan retournĂ© comme un gant, Surtout ne soyez pas vous-mĂŞme », dit par l’absurde combien il est difficile d’échapper ici Ă son nombril. La Fracture de Catherine Corsini - © CHAZ Productions visuel fourni par Le Pacte Un auteur plus consĂ©quent livre son film le plus retors et malaisant, France de Bruno Dumont, oĂą le dĂ©montage convenu des simulacres tĂ©lĂ©visuels dĂ©bouche sur un plaidoyer lourd en idĂ©ologie. France De Meurs, bourgeoise sans attache qui parcourt le monde dans la promotion de son image de marque, dĂ©couvre Ă la fin l’existence d’une autre France, celle des terres lourdes, des pulsions et du pardon, cette France qui ne ment pas quand l’autre trompe son monde en se mentant Ă elle-mĂŞme. Les grands auteurs internationaux ne s’en sortent guère mieux en dĂ©cevant plus souvent qu’à leur tour. Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid rabat ainsi la rĂ©sistance des femmes palestiniennes sur l’irascibilitĂ© d’un rĂ©alisateur déçu par son pays et dont le seul courage consiste Ă hurler sa colère dans le dĂ©sert. The French Dispatch de Wes Anderson est avec ses plans comme des cartes perforĂ©es un sommet d’esprit snob après tout dĂ©diĂ© au peuple français considĂ©rĂ© par William Thackeray comme le plus snob du monde. La Fièvre de Petrov de Kirill Serebrennikov est de son cĂ´tĂ© une machine de virtuositĂ© dont l’alambic tourne Ă vide en remâchant jusqu’à plus soif qu’il n’y a pas d’après dans la Russie post-soviĂ©tique. Le motif de la soucoupe volante, symptomatiquement partagĂ© par Memoria d’Apichatpong Weerasethakul, immense dĂ©ception de 2021, avère de l’exil intĂ©rieur d’auteurs comme des monades solitaires, incapables de fuir des terres infertiles en traçant les pistes insoupçonnĂ©es qui les sauveraient d’une mĂ©lancolie mortifère, d’une errance stĂ©rile Ă l’intĂ©rieur d’eux-mĂŞmes, autres terres mortes. C’est mĂŞme pire avec Gagarine de Fanny Liatard et JĂ©rĂ©my Trouilh qui vide son assise documentaire liĂ©e Ă l’histoire de la banlieue rouge » et sa fin pour en faire la rampe de lancement d’une fusĂ©e direction le firmament Ă©toilĂ©, Ă la seule gloire de leurs ingĂ©nieurs et sous les applaudissements des vrais habitants relĂ©guĂ©s une nouvelle fois au ban de leur histoire. Tre piani de Nanni Moretti est plus triste encore en donnant si peu Ă croire qu’un sourire retrouvĂ© – ce trĂ©sor naturel des bĂ©bĂ©s – pourrait rĂ©dimer une jeunesse fichue, qui l’est aussi par un regard plombĂ© par une misanthropie qui croĂ®t Ă chaque nouveau film depuis dix ans. Sur le versant des blockbusters, la culture saturĂ©e d’une industrie qui n’a plus d’autre objet qu’elle-mĂŞme, pillant et Ă©puisant ses propres imaginaires, les oblige Ă composer avec leurs propres ruines. Matrix 4 Resurrections de Lana Wachowski atteint le pic critique oĂą l’exercice d’auto-congratulation mâtinĂ©e d’accablantes puĂ©rilitĂ©s est le meilleur moyen – ou le pire – de ne surtout pas sortir de la matrice, cette caverne qu’est devenue avec la prĂ©sente resucĂ©e la franchise. Dune de Denis Villeneuve est plus marmorĂ©en, il est surtout monumental en aplatissant avec application le noyau diĂ©gĂ©tique du monomythe pour en rĂ©vĂ©ler qu’il est l’alpha et l’omĂ©ga des prophĂ©ties autorĂ©alisatrices dont hĂ©rite Paul AtrĂ©ides, toujours plus indiffĂ©rent en Ă©tant interprĂ©tĂ© par TimothĂ©e Chalamet dans l’acceptation de son destin de Muad’Dib, qui tient surtout de la fatalitĂ©. Les ruines tremblent lĂ©gèrement avec Mourir peut attendre de Cary Joji Fukunaga oĂą James Bond, poussĂ© vers la sortie par les nouvelles figures du consensus sociĂ©tal du moment, dĂ©couvre in extremis qu’il est un intouchable de luxe, l’homme qui tue tout ce qu’il touche comme cette franchise a toujours converti en vues publicitaires un monde flinguĂ© par ses dĂ©cors pittoresques. Elles tremblent davantage encore avec Spider-Man No Way Home de Jon Watts qui, empĂŞtrĂ© dans le filet arachnĂ©en du multivers, sait qu’il y a cependant au milieu du fatras d’une stratĂ©gie industrielle Ă©cartelĂ©e entre l’hyper-mĂ©moire celle du Big Data et la tabula rasa le reboot a pour modèle le reset informatique, la fonction effacer l’historique » deux corps rĂ©els avec lesquels il devient impossible de ne pas compter. Le corps de l’acteur et celui du spectateur n’ont pas vieilli ensemble mais l’écran frĂ©mit quand la synchronisation des temporalitĂ©s, mieux que toute nostalgie lucrative, fait tenir l’image sur le fil vibrant du temps rĂ©ellement passĂ© en chacun de nous comme entre nous. On sauve d’un paysage morne des beautĂ©s Ă©parses. C’est l’impĂ©tuositĂ© de Paul Verhoeven qui, avec Benedetta, va un pas ou deux plus loin que la charge anticlĂ©ricale de rigueur en s’ébrouant dans un kitsch qui a pour fondement anal l’église catholique et ses mystiques qui en savent un bout sur la jouissance de l’autre quand ce sont des femmes capables d’avoir un Ĺ“il dans les Ă©toiles et un doigt dans le derrière. C’est l’économie narrative de Madres Paralelas de Pedro Almodovar qui retient de leurs excès respectifs les deux versants de son rĂ©cit le mĂ©lodrame des bĂ©bĂ©s Ă©changĂ©s et le didactisme des leçons du passĂ© afin d’accentuer le caractère d’imprĂ©visibilitĂ© et d’impersonnalitĂ© des hĂ©ritages et des filiations, comme d’épaissir les mystères de la maternitĂ© en la dĂ©liant de toute naturalitĂ©. C’est en 1948 la rĂ©sistance lituanienne des frères de la forĂŞt » d’Au crĂ©puscule de Ĺ arĹ«nas Bartas, qui est une affaire matĂ©rielle et mystique de feu, de froid et de forĂŞt, d’attente et de visages mutiques, avant que les trahisons rĂ©pondent Ă d’autres trahisons, celles des faux frères mais aussi d’une pyrotechnie qui ne peut plus se retenir de saccager les rigueurs d’une forme retenue. C’est le recours aux rĂ©pĂ©titions d’Oncle Vania de Tchekhov dans Drive My Car de RyĂ»suke Hamaguchi qui, avec la pluralitĂ© des langues de leurs interprètes, fonctionnent comme des boucles qui creusent dans le diffĂ©rĂ© et la distance des rĂ©conciliations convenues des rĂ©sonances plus troublantes que toute rĂ©silience. Dans ces deux derniers cas, la complexitĂ© de la construction, mieux que toute virtuositĂ© vaine, arrive Ă retenir au moins pour partie la faiblesse relative aux fins attendues. C’est, plus passionnant encore, le jeu troublant proposĂ© par Les Amants sacrifiĂ©s de Kiyoshi Kurosawa sur un scĂ©nario de RyĂ»suke Hamaguchi qui cultive la cinĂ©philie jusqu’à l’endroit oĂą Alfred Hitchcock et Kenji Mizoguchi cèdent le pas devant l’oubliĂ© Sadao Yamanaka, ce jeune cinĂ©aste fauchĂ© en Mandchourie qui est la rĂ©gion chinoise oĂą l’armĂ©e japonaise aura expĂ©rimentĂ© les ferments d’une guerre bactĂ©riologique dont la germination contamine toujours notre actualitĂ©. Trois symptĂ´mes font une grande constellation malade, Annette de Leos Carax, Les Olympiades de Jacques Audiard et Cry Macho de Clint Eastwood. L’époque est Ă MeToo ? Trois super-auteurs y rĂ©pondent par un majeur dressĂ© bien haut et bien fort. Le premier film est une entreprise faussement pop et vraiment cynique de lĂ©gitimation des violences conjugales sur fond d’amours romantiques et de traditions opĂ©ratiques on a une pensĂ©e Ă©mue pour Katerina Golubeva, son auteur rĂ©vĂ©lant sur le tard qu’il est davantage l’hĂ©ritier de Lelouch que de Godard. L’artiste maudit est une fumisterie avec laquelle il faut savoir en finir. Le deuxième film organise un faux aggiornamento du virilisme habituel qui, s’il concède quelques points Ă sa coscĂ©nariste CĂ©line Sciamma le personnage de NoĂ©mie Merlot, rappelle Ă la jeunesse aussi fluide, sexy et mobile que le capital financier qu’elle a encore des comptes Ă rendre Ă ses aĂ®nĂ©s Audiard y insiste, il est le fils de son père. Le troisième film fait une nouvelle fois du Mexique un terrain de jeu pour un grand ancien qui a beaucoup d’égard pour sa vieillesse de vieux mâle indĂ©crottable. Et beaucoup moins pour les femmes qui ne peuvent pas ne pas s’éprendre de lui c’en est risible et pour un garçon si mal filmĂ© qui a bien compris Ă qui doit revenir le coq du titre. Le macho en chef c’est Clint Eastwood, l’incarnation du phallus jusqu’à l’arthrose et la mort les plus beaux plans concernent alors ce que peut encore son corps, s’asseoir par terre et se lever, l’hĂ©roĂŻsme du gĂ©ronte tenant dans ses moindres puissances. La respiration des fictions quand il y en a encore VoilĂ la règle et, comme on le sait, la règle veut la mort de l’exception. La règle, c’est aussi la pression exercĂ©e par les plateformes de streaming dont Netflix est devenu l’emblème et le paradigme et dont l’économie offensive bouscule la chronologie des mĂ©dias, aidĂ©es de surcroĂ®t par un dĂ©cret qui les astreint Ă des contreparties dĂ©risoires dans la production cinĂ©matographique. Ces services de vidĂ©o Ă la demande par abonnement proposĂ©s par des multinationales affaiblissent Ă©galement les acteurs du secteur contraints par un modèle global et uniformisant de diffusion par dĂ©linĂ©arisation qui donne par contrat raison aux diffuseurs et aux producteurs sur le rĂ©alisateur. Le cinĂ©ma est une Ă©conomie, c’est aussi un Ă©cosystème dont la diversitĂ©, mĂŞme relative, est le gage de sa vitalitĂ© et de sa crĂ©ativitĂ© et sur elles pèsent diverses menaces renforcĂ©es par les plateformes. La crise sanitaire qui profite aux plateformes dessert les salles qui ont dĂ» affronter avec leur rĂ©ouverture la congestion des sorties. Il est alors compliquĂ© de dĂ©couvrir les films les plus fragiles qui peuvent ĂŞtre aussi ceux qui, en faisant de nĂ©cessitĂ© vertu, se protègent le mieux aussi contre les pressions normatives d’une industrie toujours lucrative. Symptomatiquement, les films produits directement pour des plateformes comme Netflix sont loin, parfois mĂŞme très loin d’être les meilleurs de leurs auteurs devenus dans le mĂŞme mouvement moins dĂ©sirables par l’industrie des studios, La Ballade de Buster Scruggs de Joel et Ethan Coen, Roma d’Alfonso CuarĂłn, The Irishman de Martin Scorsese, Mank de David Fincher, The Power of the Dog de Jane Campion, etc. De bons films de fiction, il y en a eu cependant en 2021, aussi rares que l’art peut l’être s’il tient de l’exception Ă la règle quand l’art nomme une condition pour accueillir et penser l’évĂ©nement. Ces films peuvent ne pas ĂŞtre entièrement rĂ©ussis, il y a cependant en eux des enthousiasmes qui l’emportent sur leurs faiblesses, la croyance rĂ©elle que le cinĂ©ma peut encore donner forme, en images et en sons et leur montage comme des constellations, Ă la pensĂ©e de ce qui nous arrive et nous altère. Il y a dès lors cinĂ©ma quand il y a attestation d’un dĂ©placement des images et entre elles. Le dĂ©placement opĂ©rĂ© est l’indice d’un rĂ©el qui ne se laisse compter ni par les obligations de l’industrie ni par les conventions du scĂ©nario. L’écran est alors la membrane entre un dedans celui du dĂ©sir, conscient et inconscient et un dehors celui du rĂ©el, incalculable en rĂ©pondant ou non Ă notre dĂ©sir. L’équilibre instable qui trouble les partitions et les identifications ne cesse de se rejouer en cinĂ©ma en vertu des interstices avec lesquelles peut se dĂ©placer le spectateur qui nomadise. Le cinĂ©ma est lĂ et quand il nous arrive, il nous importe. Son partage compte et l’emporte quand le spectateur expĂ©rimente la multiplicitĂ© des places qui n’est pas leur Ă©quivalence, mobile et nomade dans la garde, le respect et la distance de l’autre, changeant de place en ne la prenant Ă personne. MĂŞme imparfaits, mĂŞme inĂ©gaux, des films ont Ă©mu, leur tact a touchĂ© juste et vrai. Louloute d’Hubert Viel et Ham on Rye de Tyler Taormina. Le premier rate certes sa partie contemporaine mais il ne cède pas sur un merveilleux montage qui le prĂ©serve de toute nostalgie fĂ©tichiste. C’est un raccord qui consiste Ă entendre pour les parents que leurs enfants Ă l’étage regardent la tĂ©lĂ©vision plutĂ´t qu’ils ne font leur devoir, tandis que les enfants qui sont en haut entendent que les disputes des parents ont en bas pour fond des questions de dettes et d’argent. Si nous sommes dĂ©biteurs auprès des annĂ©es 80, c’est aussi dans le savoir rĂ©trospectif des endettements familiaux, ouvriers comme paysans, offusquĂ©s par nos souvenirs de tĂ©lĂ© et de dessins animĂ©s. On est loin de Stranger Things et Ham on Rye en prolonge autrement le trait avec gracilitĂ© en imaginant un rite de passage fantastique pour un groupe d’adolescents abonnĂ©s par la rubrique des faits divers et leur retraduction spectaculaire aux massacres de masse comme Ă Columbine. Ce qui manque aux jeunes pour sortir de l’adolescence, âge critique s’il en est, ce qui nous manque afin de rĂ©sister aux sirènes de l’adulescence, c’est un rite d’institution dont les passages Ă l’acte reprĂ©sentent le nĂ©gatif. Le teenage movie y renouerait ainsi avec les vieux contes, comme celui du Joueur de flĂ»te de Hamelin mais le musicien se confondrait dĂ©sormais avec les enfants qu’il emmène loin d’une citĂ© corrompue et grignotĂ©e par les rats, dans le hors-champ verdoyant dont ceux qui restent cultivent la mĂ©lancolie. De bas Ă©tage de Yassine Qnia - © Shanna Besson visuel fourni par Le Pacte. La rĂ©jouissance est venue d’autres films de fiction plus rĂ©ussis, Onoda d’Arthur Harari, De bas Ă©tage de Yassine Qnia, Maudit ! d’Emmanuel Parraud et First Cow de Kelly Reichardt. Le premier pousse jusque dans ses retranchements l’éthique du devoir en voyant dans l’un des derniers soldats japonais de la Seconde Guerre mondiale le gardien isolĂ© d’un univers mental disparu. Le naufragĂ© qui rappelle Ă lui de grands souvenirs cinĂ©philes du cĂ´tĂ© de la sĂ©rie B hollywoodienne des annĂ©es 50, Raoul Walsh, Samuel Fuller et Anthony Mann, est aussi un spectre Ă©tonnamment contemporain quand la domination du dĂ©lire paranoĂŻaque, qui est aussi le privilège d’une magnifique amitiĂ© partagĂ©e, lui fait voir l’Histoire comme une immense fiction complotiste. Le deuxième est un petit film modeste de perceurs de coffre, c’est aussi une histoire immense, celle des experts et techniciens, ces coffreurs » qui ont de l’or dans les yeux et entre les mains mais qui sont aussi les rois pĂŞcheurs tournant en rond dans leurs terres vaines, le cul entre deux places, incapables de faire entrer dans le cadre ceux qu’ils aiment et d’en faire sortir ceux qu’ils n’aiment pas, coincĂ©s entre faire son trou et finir au trou. Le troisième est une traversĂ©e du miroir pour le garçon rĂ©unionnais qui, saturĂ© des failles de l’histoire de l’île qui fracturent sa psychĂ©, dĂ©rive entre rĂŞve et rĂ©alitĂ© pour fuguer en donnant Ă sa crĂ©olitĂ© le rayonnĂ© que son idiome depuis toujours lui aura destinĂ©. Le quatrième film s’ouvre par un ossuaire qui ne contient pas seulement les restes d’une histoire enfouie mais aussi les ferments d’une humus promettant de nouveaux fleurissements. Ă€ cĂ´tĂ©, The Power of the Dog de Jane Campion, avec sa fiction Ă thèse confinĂ©e sur les masculinitĂ©s aussi toxiques que les stĂ©rĂ©otypes nĂ©cessaires Ă en fixer les clichĂ©s, fait pâle figure. L’archĂ©ologie du capitalisme amĂ©ricain est dans First Cow un conte moral qui a l’odeur savoureuse des beignets on pense inĂ©vitablement aux gaufres de Watchmen comme aux pancakes de Twin Peaks. C’est-Ă -dire l’humeur des affections qui passent entre les vivants, humains les immigrants King Lu et Cookie et non humains la première vache du continent. C’est-Ă -dire encore la saveur d’une amitiĂ© pour tout le vivant qui demeure notre legs comme l’est la chair sensuelle des poèmes de Walt Whitman. Mieux qu’une simple affaire de contingence, c’est un hasard qui rappelle Ă notre destin commun Onoda et De bas Ă©tage, First Cow et Maudit ! racontent des histoires d’amitiĂ© et s’il est vrai que l’amitiĂ© est la condition pour faire de la philosophie, elle nomme aussi une condition pour aimer le cinĂ©ma, en aimant l’amitiĂ© qu’il y a entre ceux qui font les films et les autres qui les regardent. La respiration des documentaires parce qu’il y en a encore Le cinĂ©ma a produit dans son histoire quelques inventions, rares mais essentielles, parmi lesquelles l’image mobile, le montage et l’enregistrement de la parole libre, librement associĂ©e [qui] est l’invention spĂ©cifique du cinĂ©ma documentaire, seul en mesure d’enregistrer cette parole vive en mĂŞme temps que l’image synchrone de celle ou de celui qui la profère. Jamais cela n’avait Ă©tĂ© fait dans l’histoire … » Jean-Louis Comolli, Une certaine tendance du cinĂ©ma documentaire, Ă©d. Verdier, 2021, p. 78-79. On pense au critique, cinĂ©aste et thĂ©oricien qui estime non sans raison que la vision d’un film sur son petit Ă©cran ne remplacera jamais sa projection en salle. On pense Ă l’homme aussi qui a Ă©crit ce petit livre essentiel avant et pendant la pandĂ©mie, entre deux confinements, oĂą tout m’apparaĂ®t comme Ă la fois manquer de rĂ©alitĂ© et en ĂŞtre trop plein » p. 7. On a ainsi une vive pensĂ©e pour l’ami dont tout le travail s’évertue Ă sauver la part documentaire du cinĂ©ma. Ce qui dans la machine relève de la trace et de l’empreinte d’un rĂ©el, l’incalculable qui se soustrait Ă toute maĂ®trise, Ă©chappant aux calculs des maĂ®tres grands et petits. L’imprĂ©visible qui est l’indice minimal de la possibilitĂ© quasi-transcendantale de l’évĂ©nement, l’immanence de nos vies. On pense aussi Ă son ami Jean Narboni dont un livre astringent, La Grande illusion de CĂ©line Ă©d. Capricci, 2021, redonne Ă un classique de Jean Renoir une force critique qui, en ayant rĂ©sistĂ© aux opĂ©rations identificatoires et polĂ©miques d’hier, Ă©claire l’actualitĂ© des raidissements identitaires. On aime les films qui nous aiment, amour du cinĂ©ma dans l’amitiĂ© de ceux qui font les films et pensent le cinĂ©ma. Il y a de la pensĂ©e, très grande, dans les films qui sauvent la part documentaire, 143 rue du dĂ©sert de Hassen Ferhani et Loin de vous j’ai grandi de Marie Dumora. Le premier film est le portrait d’une gardienne postĂ©e sur le seuil du monde, une machine cĂ©libataire dont les secrets font tourner dans le dĂ©sert la roue comme un rond-point du faux et du vrai, la porteuse de la lampe du dedans quand le dehors s’obscurcit avec la dĂ©sertification qui avance. Le second film est l’étape cruciale d’une chroniqueuse au long cours qui documente depuis vingt ans un peuple des marges de la France. Une communautĂ©, celle des YĂ©niches, dont les Ă©critures se lisent sur les peaux et dont la mobilitĂ© est un nomadisme continuĂ© en faisant le pont entre le prĂ©sent de la dĂ©souvriĂ©risation, le passĂ© des camps pour gens du voyage et les mythes, la littĂ©rature du voyage de Jack London et l’OdyssĂ©e d’Ulysse. Les gens du peuple ne grognent pas, ils ne rivalisent pas en hystĂ©rie. Ils sont les figures pensives du for intĂ©rieur, des rĂ©sistants sans ostentation, les persĂ©vĂ©rants d’un fort extĂ©rieur. On pense aussi Ă Ziyara de Simone Bitton, pèlerinage profane dans les terres marocaines de son enfance Ă la dĂ©couverte des gardiens musulmans d’une mĂ©moire juive vidĂ©e de ses habitants, et dans la redĂ©couverte de sa langue natale, le dajira. La leçon tranquille d’un Ĺ“cumĂ©nisme qui repose de la confessionnalisation des clivages politiques est un road-movie qui se charge progressivement d’intranquillitĂ© quand la disparition d’une communautĂ©, jamais explicitĂ©e dans ses causes, n’a pas pour raison des massacres antisĂ©mites mais la dĂ©cision collective d’un nouvel exil alors captif des sirènes des nationalismes, la France de la dĂ©colonisation et IsraĂ«l après la Guerre des Six Jours. L’exil comme une blessure perpĂ©trĂ©e dans la composante judaĂŻque de la sociĂ©tĂ© marocaine dont la mĂ©moire perdure parce que des arabes se souviennent d’autres arabes, juifs sĂ©farades, leurs cousins. On a pu faire d’autres rencontres qui sont d’autres beautĂ©s, dispersĂ©es et fĂ©briles, parfois difficiles Ă localiser, Bibliothèque publique de ClĂ©ment Abbey, Si c’était de l’amour de Patric Chiha et Purple Sea d’Amel Alzakout et Khaled Abdulwahed. Dans le premier, la Bibliothèque Publique d’Information n’est pas qu’un Ă©quipement culturel offrant ses services mais une hĂ©tĂ©rotopie concrète et hospitalière aux usagers qui prennent au sĂ©rieux l’usage du monde qu’ils peuvent y faire. Dans le deuxième, un spectacle de Gisèle Vienne est une chorĂ©graphie au ralenti qui se dĂ©die Ă une jeunesse rescapĂ©e, toujours Ă l’épreuve des dĂ©sastres qui depuis les annĂ©es 80 ne cessent de se rĂ©pĂ©ter. Dans le troisième, la vidĂ©o prise sans le savoir par une rĂ©fugiĂ©e de la guerre civile syrienne au moment du naufrage de son bateau se gonfle d’un maelstrom de formes, comme un poumon rouge qui refuse de s’engorger d’une eau fatale et bleue, la poche utĂ©rine frĂ´lant le sac poubelle. Karl Marx Ă Bruxelles de Juliette Achard et Ian Menoyot. Deux films peu montrĂ©s ont Ă©tĂ© parmi les plus importants vus cette annĂ©e Karl Marx Ă Bruxelles de Juliette Achard et Ian Menoyot, Lif/ve d’IsmaĂ«l. Le second fait beaucoup mieux qu’Il n’y aura plus de nuit d’ÉlĂ©onore Webber Ă partir d’un semblable et terrifiant matĂ©riau, celui des archives du mal accumulĂ©es par les camĂ©ras thermiques appareillĂ©es Ă la technologie militaire et meurtrière des drones. Ces images qui n’en sont pas quand elles font de l’autre une cible lĂ©tale, le vidĂ©aste tunisien les aura montĂ©es avec d’autres visibilitĂ©s Ă vocation scientifique, images satellites mĂ©tĂ©o, Ă©chographies et panoramiques tournĂ©s par des robots sur Mars, mais aussi des visions abstraites de Jacques Perconte et des citations de Blow up de Michelangelo Antonioni. IsmaĂ«l peut alors fourbir un bouclier d’AthĂ©na qui, immunisĂ© contre les fascinations qui sidèrent, considère Ă partir des archives du pire la possibilitĂ© que des visibilitĂ©s tĂ©moignent encore pour la vie. MĂŞme si un cadavre demeure cachĂ© sous le grain pixelisĂ© des images. Karl Marx Ă Bruxelles est quant Ă lui un exercice de diplopie, de voyant Ă travers le temps. Pour s’apercevoir Ă quel point l’Histoire est chose louche, il faut dialectiser, l’image par le son divisĂ©e comme les enfants s’amusent Ă loucher. L’exil provisoire de Karl Marx Ă Bruxelles invite Ă plus d’un Ă©cart parallactique. Marx n’est plus alors un fantĂ´me du passĂ©, c’est comme revenant frappĂ© hier d’expulsion le double de l’étranger passant en bas de chez soi, le passeur inconnu d’un grand dĂ©sir qui est peut-ĂŞtre aussi celui de la rĂ©volution. Ă€ nos amis l’avenir est en feu On l’a dit, le cinĂ©ma a pour condition l’amitiĂ© comme la philosophie. Les amis sont ceux qui font les films et ceux qui les regardent, ceux avec qui en parler comme le sont pour nous les camarades jardiniers du Rayon Vert. Les amis sont les cinĂ©astes que l’on ne connaĂ®tra jamais mais que l’on reconnaĂ®t en connaissant leurs films, ceux qui nous font prendre connaissance de ce que nous sommes et ne sommes pas, ceux qui nous font reprendre connaissance en nous ouvrant Ă des rĂ©alitĂ©s naissancielles. C’est le temps des rĂ©trospectives comme des retrouvailles, des ressorties qui valent les meilleures sorties. Les femmes qui apprennent malgrĂ© elles Ă dire adieu chez Mikio Naruse, les sentiments exacerbĂ©s par une mĂ©lancolie plus forte que toute nostalgie comme chez Guy Gilles, les enfants rĂ©voltĂ©s chez Jean Vigo, les gens de peu pour qui le mal est fait chez Maurice Pialat, les bourgeois tiraillĂ©s entre la pulsion et le secret chez Claude Chabrol, les individus qui se dĂ©prennent in extremis des pièges de la fatalitĂ© comme chez Fritz Lang, on ne s’en lassera jamais. On n’oubliera surtout pas d’évoquer Wicker Man de Robin Hardy, allĂ©gorie culottĂ©e portĂ©e par Christopher Lee qui perçoit dans les derniers feux hippies la venue d’un nouveau crĂ©puscule, le communautarisme virant sectaire, l’hĂ©donisme en nouveau puritanisme, l’écologie noyĂ©e dans les brumes d’un dogmatisme mystique, un paganisme qui organise le retour des fureurs sacrificielles. On songe encore aux amoureux magnifiques qui savent entrer en amitiĂ© au nom des passions qui font dĂ©coller comme ceux du Ciel est Ă vous de Jean GrĂ©millon. Et ceux qui tirent des rendez-vous manquĂ©s la blessure indiquant la vĂ©ritĂ© contrariante mais persĂ©vĂ©rante de leur amour comme dans Elle et lui de Leo McCarey. Et l’amoureuse qui choisit de se retirer du monde au nom de l’amour de JĂ©sus en se soustrayant du royaume oĂą elle Ă©tait la fiancĂ©e de son papa comme dans ThĂ©rèse d’Alain Cavalier. C’est encore la comĂ©die fĂ©roce Le Mandat du sĂ©nĂ©galais Ousmane Sembène oĂą le colonialisme de la dette discrĂ©dite dĂ©jĂ les promesses de la dĂ©colonisation. Et puis c’est aussi Bayan ko de Lino Brocka, son camarade philippin, oĂą les prolĂ©taires qui n’ont plus de place figurent non seulement le dĂ©chet social mais aussi le sans-part Ă partir duquel un autre monde est possible. Un cinĂ©aste, toujours, a eu le sens des enfants, de leur amitiĂ© comme de leur persĂ©vĂ©rance c’est l’iranien Abbas Kiarostami, immense agent de la circulation postĂ© au carrefour de nos labyrinthes, nos dĂ©sorientations rĂ©dimĂ©es par le kaĂŻros de nos dĂ©cisions, notre enfance gigogne en relève des terres Ă©ventrĂ©es, des ronds-points autour desquels on tourne en vain et des glissements de terrain. Et puis il arrive le pire quand les amis ne sont plus. Quand manquent les amis, d’eux nous disons alors par une triste habitude qu’ils sont partis alors qu’ils ne sont plus lĂ . Simplement et terriblement. Il y a les amis que l’on a connus, Nazim DjemaĂŻ et d’autres que l’on a si peu connus, Jean-Luc Nancy. De près comme de loin, leur absence est le dĂ©faut qu’il nous faut dĂ©sormais pour continuer. Restent les Ĺ“uvres pour s’efforcer de tracer un chemin au milieu des dĂ©combres. Il y a les livres du philosophe qui a pensĂ© ce qui arrive Ă notre corps, la pensĂ©e mĂŞme du corps quand la peau est une membrane entre le dedans et le dehors, ouverte aux intrus qui exigent l’effort de penser notre Ă©trangetĂ© aux carrefours de l’hospitalitĂ© et de l’hostilitĂ©, greffe et virus. Et il y a les films du cinĂ©aste qui ont Ă©tĂ© les asiles de ses blessures, les jardins de ses secrets, les refuges oĂą prendre soin de ses origines, qui est sa folie. Et notre schizophrĂ©nie qui reste Ă faire. Parce que la vie est irrĂ©mĂ©diable – l’irrĂ©mĂ©diable mĂŞme. Il en va ainsi de notre dĂ©sir, inaccessible et indestructible. L’amitiĂ© pour la Commune, son enfance aura eu 150 ans en 2021. L’amitiĂ© pour la Jungle de Calais, son enfance a eu six ans cette annĂ©e. L’amitiĂ© pour les Ă©vĂ©nements de notre temps, rares comme le sont l’art et la science, l’amour et la politique, instruit au milieu des gravats, des dĂ©sastres s’aggravant, qu’il y a avec la part du rĂ©el celle du possible afin de passer de l’impuissance Ă l’impossible. Le possible qui est avec le rĂ©el les deux faces de toute image quand elle est de cinĂ©ma. D’un cĂ´tĂ© de l’aggravation, il y a l’arrĂŞt des revues qui comptent, Trafic après trente annĂ©es et 120 numĂ©ros Sylvie Pierre Ulmann et Patrice Rollet ont quittĂ© la rĂ©daction pour un retour annoncĂ© en 2022 sous la forme d’une parution annuelle renommĂ©e Trafic, almanach de cinĂ©ma. Et puis les Cahiers du cinĂ©ma qui ont fĂŞtĂ© leur soixante-dix bougies sous tutelle des businessmen friands de love money qui tiennent depuis le rachat de la revue en janvier 2020 Ă ce qu’elle ne soit plus que de cinĂ©ma. Et surtout pas de rĂ©flexion critique du cinĂ©ma Ă la croisĂ©e des questions d’esthĂ©tique et de politique dont on sait avec Jacques Rancière combien elles se recoupent. De l’autre cĂ´tĂ©, il y a la rĂ©trospective qui, organisĂ©e au Centre Georges Pompidou entre dĂ©cembre 2021 et janvier 2022, est dĂ©diĂ©e au cinĂ©ma en commun » de Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval. Explorer dans la diversitĂ© des films les gestes qui sauvent et les regards qui protègent, c’est reconnaĂ®tre une crĂ©olitĂ© qui continue la tradition des opprimĂ©s et elle explose dans les quatre fugues de Nous disons rĂ©volution. L’œuvre est mutante en mettant le feu aux assignations et au dĂ©fi les catĂ©gories. Ce sont des cantiques transatlantiques qui voient Ă la fois le devenir-nègre du monde et l’avenir qu’il nous reste Ă faire. Devenir-nègre et avenir marron quand marronner consiste Ă atteindre les cimes oĂą essayer de nouvelles respirations. Danser y est un exorcisme qui donne au danseur en transe, combattant de l’alien qui est en lui, l’allure d’un Pan torrentiel et souverainement indiffĂ©rent aux paniques racistes qu’il suscite. Jean-Luc Nancy l’a dit, le danseur est toujours en partance. Chanter ailleurs donne Ă une gamine brĂ©silienne le visage d’un soleil rimbaldien, NĂ©fertiti qui nous regarde depuis la coulĂ©e magmatique d’une communautĂ© qui chante le rhizome de ses racines multiples. Il n’y a pas meilleure immunitĂ© Ă opposer aux destructeurs acharnĂ©s des biodiversitĂ©s qu’un peuple aussi disciplinĂ© dans son hospitalitĂ© qui s’expose radicalement dans l’absence de tout contrĂ´le policier. L’avenir est en feu, les frontières brĂ»lent, sĂ©cession cinĂ©ma. Ces seuls plans sauvent l’annĂ©e de toute dĂ©ception, ils ont la puissance de rĂ©dimer tout ressentiment. C’est avec eux que nous relisons un canto d’Ezra Pound qui aura servi d’épigraphe au tout premier numĂ©ro de Trafic en 1991 et qui revient en ouverture de son dernier numĂ©ro. Conjurer l’épigraphe quand elle n’est pas loin de s’apparenter Ă une Ă©pitaphe, c’est relire le canto dans une autre traduction en y reconnaissant ce dont nous avons besoin et dont le cinĂ©ma est encore un nom. Ce que tu aimes bien demeure, le reste n’est que cendre Ce que tu aimes bien ne te sera pas arrachĂ© Ce que tu aimes bien est ton seul hĂ©ritage Ă€ qui le monde, Ă moi, Ă eux ou Ă personne ? D’abord tu as vu, puis tu as touchĂ© Le Paradis, mĂŞme dans les corridors de l’Enfer, Ce que tu aimes bien est ton seul hĂ©ritage, Ce que tu aimes bien ne te sera pas volĂ©. » Ezra Pound, Canto LXXXI, traduit de l’anglais par Jacques Darras, Yves di Manno, Philippe Mikriammos, Denis Roche, François Sauzey, coll. Mille & une pages », Flammarion, 2002. Retour Ă la liste des Ă©piphanies JĂ©rĂ©my Quicke I. Croyances Pour qu’une Ă©piphanie advienne, il faut aussi que le regard du spectateur soit prĂŞt Ă y croire. Ces forces de la croyance ont traversĂ© plusieurs films cette annĂ©e, Ă commencer par Benedetta Paul Verhoeven qui leur accorde une place centrale. Le film semble proposer une parodie d’épiphanie avec un JĂ©sus en hĂ©ros de sĂ©rie B nanardesque, et pourtant fonctionne aussi sur un registre sĂ©rieux en offrant un vĂ©ritable trouble sur la foi de Benedetta, laissant la question ouverte est-elle folle, menteuse, ou rĂ©ellement touchĂ©e par la grâce ? Cette coexistence de registres opposĂ©s fonctionne parce qu’un cinĂ©aste a foi en son art, tout comme le spectateur qui accepte d’y croire, et de passer outre quelques aspects sans doute objectivement discutables. Il suffit finalement de peu de choses pour se laisser embarquer par des images. Ainsi, The French Dispatch n’est peut-ĂŞtre pas très original pour qui connait le cinĂ©ma de Wes Anderson, mais il a suffi de voir Tony Revolori et Benicio Del Toro, jouant le mĂŞme personnage Ă des âges diffĂ©rents, apparaitre dans le mĂŞme cadre et Ă©changer leur place pour marquer l’ellipse. Cette petite trouvaille et cet acte de foi dans le pouvoir de l’image s’inscrit parfaitement dans un rĂ©cit qui voit un prisonnier et sa gardienne tomber amoureux, et la crĂ©ation artistique rĂ©-enchanter une prison. De mĂŞme, nous pourrions trouver mille et un dĂ©fauts Ă Cry Macho mais, que voulez-vous ?, il suffit de voir le corps de nonagĂ©naire de Clint Eastwood repartir sur la route avec son chapeau de cowboy, ĂŞtre rĂ©veillĂ© de sa sieste par un coq ou tomber amoureux en cuisinant des tortillas, de ça et de tout ce que le texte publiĂ© ici raconte bien mieux que nous pour vouloir que le film ne s’arrĂŞte jamais et que le couple puisse danser dans la pĂ©nombre pour l’éternitĂ©... Peut-ĂŞtre est-ce parce que nous retrouvions le chemin des salles après une longue interruption, mais il a suffi de peu de choses, de quelques images qui ont foi en leur pouvoir, pour que le grand Ă©cran nous emporte avec lui. II. Sortir du temps Petite Maman CĂ©line Sciamma invoque Ă©galement les forces de la croyance pour proposer un voyage singulier qui redessine les lignes du temps et des gĂ©nĂ©rations. Il y est Ă©galement question d’une foi, liĂ©e Ă l’enfance ; une croyance dans le pouvoir des jeux, des histoires, de la fiction. Nous avons aimĂ© la seule sĂ©quence musicale, balade en bateau vers une Ă®le-pyramide, tout tournĂ© vers l’avant et l’avenir. Nous avons encore plus aimĂ© la scène prĂ©cĂ©dente, oĂą la fille demande Ă sa petite maman d’emprunter ses Ă©couteurs, comme si cette sĂ©quence musicale Ă©tait créée dans sa tĂŞte, avec cette très belle rĂ©plique Est-ce que c’est la musique du futur ? ». © Lilies Films visuel fourni par CinĂ©art. Cette torsion du temps hante certaines images de The Green Knight David Lowery qui joue au contraire Ă dĂ©montrer la vanitĂ© de ses personnages qui dĂ©sirent atteindre l’immortalitĂ©. Un dĂ©sir d’éternitĂ© reprĂ©sentĂ© par un leitmotiv sĂ©duisant le visage/la tĂŞte qui rĂ©siste au temps. MĂ©taphore filĂ©e par l’aurĂ©ole des peintures attachĂ©e Ă la tĂŞte de certains personnages, le portrait, la vision de la tĂŞte de mort, et bien sĂ»r le motif rĂ©current de la dĂ©capitation. Pour accepter plus sereinement cette mortalitĂ©, visitons plutĂ´t Hotel By The River Hong-Sang-Soo, rattrapage de 2020. Un hĂ´tel entourĂ© de neige, filmĂ© en noir et blanc comme pour amplifier son aspect hors du temps et de l’espace, une sorte de Paradis, une sorte de lieu rĂŞvĂ©, mais peut-ĂŞtre que nous respirons un peu du Paradis quand nous rĂŞvons après tout. Un dernier sĂ©jour pour se rĂ©concilier et pour Ă©crire un dernier poème avant de mourir. III. Retour Ă la terre Dans un tout autre registre, quelques films nous ont proposĂ© au contraire de revenir Ă la terre ferme, au sol que foulent nos pieds. Nomadland ChloĂ© Zhao raconte un drame du territoire amĂ©ricain, convoque une certaine imagerie du western pour Ă©voquer la fin des promesses d’antan et de la conquĂŞte de l’Ouest, les villes rayĂ©es de la carte, les populations exilĂ©es au profit de grande fortunes immatĂ©rielles, symbolisĂ©es par l’entrepĂ´t de vous-savez-quelle-compagnie. Cette terre est perdue, il reste Ă voyager Ă la rencontre de cette autre AmĂ©rique, et ces personnages touchants filmĂ©s Ă hauteur d’homme. Un autre drame de la terre nous a marquĂ© dans The Nightingale Jennifer Kent, qui revisite la violence de la colonisation en Tanzanie, non seulement sur les femmes et les autochtones, mais aussi sur la forĂŞt et une certaine spiritualitĂ© qui y Ă©tait attachĂ©e. Il y a notamment une scène de meurtre qui voit un personnage agoniser lentement Ă mĂŞme la terre, rempli de sang et de boue, comme si le paysage, Ă©corchĂ© par la violence des hommes, se vengeait en l’engloutissant et devenait son tombeau. Heureusement, un enterrement peut Ă©galement ĂŞtre Ă©trangement paisible, comme dans First Cow Kelly Reichardt. Les forĂŞts de l’Oregon y sont très belles, sans pour autant ĂŞtre idĂ©alisĂ©es, sans cacher la violence des hommes qui vont piller ses ressources. Sous l’ombrage des grands arbres, une amitiĂ© puissante va pourtant naitre entre un cuisiner et un immigrĂ©. Au final, il reste possible de croire que la force de l’amitiĂ© puisse rĂ©concilier un moment le ciel et la terre, le paysage et les hommes. IV. Un peu de musique Pour finir, nous voudrions simplement ajouter deux moments musicaux qui nous ont particulièrement Ă©mu, sans forcĂ©ment chercher Ă les analyser ou Ă les rationaliser outre-mesure. Il s’agit de la chanson America dans West Side Story Steven Spielberg, qui voit les femmes partir de leur tâche mĂ©nagère du linge au balcon pour, emportĂ©es par la musique, prendre possession de la rue et voir la ville entière participer Ă leur Ă©mancipation dans un grand ballet de couleurs. Enfin, revenons quelques mois en arrière vers le soleil de l’étĂ© et de A l’abordage Guillaume Brac. Tout simplement parce que nous avons terriblement envie de traverser l’écran, de passer une soirĂ©e karaokĂ© au camping, d’être copain avec ChĂ©rif et son t-shirt Ghost Dog et de tomber amoureux en chantant Aline. Retour Ă la liste des Ă©piphanies MaĂ«l Mubalegh L’annĂ©e 2021 fut riche en propositions de cinĂ©ma diverses et parfois complĂ©mentaires. Une tendance gĂ©nĂ©rale que l’on pourrait dĂ©gager dans le cinĂ©ma d’auteur reprĂ©sentĂ© en festivals, le passage par le genre – ou du moins le cinĂ©ma hollywoodien codifiĂ© – semble avoir constituĂ© une stratĂ©gie de mise en scène forte et mĂ»rement rĂ©flĂ©chie. Slasher – mâtinĂ© de body horror – chez Julia Ducournau, fantastique et Ă©pouvante chez Apichatpong Weerasethakul, comĂ©die tragĂ©die ? opĂ©ratico-mĂ©lodramatique chez Leos Carax, screwball dĂ©pressive chez Joachim Trier ou encore film noir chez Mohammad Rasoulof autant de tentatives d’annexion du cinĂ©ma mainstream » par le cinĂ©ma d’auteur international – Ă moins qu’il ne s’agisse d’une volontĂ© de rééquilibrage du second par le premier – lesquelles se seront avĂ©rĂ©es plus ou moins fĂ©condes. Car partout, le vertige de la thĂ©orie menaçait l’immĂ©diatetĂ© d’une expĂ©rience » souvent voulue et pensĂ©e pour ĂŞtre immersive. Les films les plus intĂ©ressants de 2021 sont alors sans doute ceux qui auront jusqu’au bout assumĂ© leur geste spĂ©culatif et distant – dĂ©sincarnĂ©, peut-ĂŞtre –, au risque de la mĂ©prise. Deux exceptions pour nuancer ce tableau les films de Nadav Lapid et de Kelly Reichardt. Sur la lancĂ©e de Synonymes 2019, Nadav Lapid poursuit avec Le Genou d’Ahed, l’un des rares films vĂ©ritablement intenses et brĂ»lants de 2021, sa mise en question, en crise et en scène de ce qui constitue l’identitĂ© nationale ». Quels sentiments, quels affects, quelles aversions prĂ©sident au sentiment d’ appartenir » Ă une terre, Ă un pays ? Quel rĂ´le y joue la langue maternelle ou non ? Quel rĂ´le y joue le corps ? La sĂ©quence d’ouverture est un tourbillon magnifique dans un chahut de ciel, de visages et de grisaille urbaine, la camĂ©ra s’agite en vain, peine Ă trouver sa place. Et une fois qu’elle croit l’avoir trouvĂ©e, c’est en fin de compte pour filmer un sentiment de dĂ©placement et de dĂ©sorientation absolu la danse faussement enjouĂ©e de Y Avshalom Pollak – le cinĂ©aste-avatar de Nadav Lapid – en plein no man’s land israĂ©lien, sur fond de Vanessa Paradis Be My Baby – soit une chanson qui, de fait, ne cadre pas du tout avec la tonalitĂ© visuelle comme dynamique » de la scène Ă laquelle elle sert de BO. First Cow de Kelly Reichardt First Cow, s’il ne constitue pas le film le plus Ă©tincelant de sa rĂ©alisatrice dans la forme, est sans conteste l’un des plus directement Ă©mouvants et captivants qu’elle ait conçu la relation fraternelle entre le fugitif King Lu Orion Lee – l’ Ă©tranger », la figure de l’autre qui devient ici familière – et le cuistot Cookie John Marago – un peu trop doux et rĂŞveur pour ne pas dĂ©tonner au milieu de ses semblables » –, ouvre progressivement le rĂ©cit Ă une dimension mythologique pleinement assumĂ©e. A travers ses deux anti-hĂ©ros, Kelly Reichardt propose ainsi un rĂ©cit mythique sur les dĂ©buts des États-Unis d’AmĂ©rique modernes – et, dans sa description de la logique capitaliste, la cinĂ©aste fait preuve d’un humour particulièrement acĂ©rĂ©. Lors des moments d’ extase » douce au cours desquels les immigrants du coin dĂ©gustent, ravis, les fameux biscuits issus de la collaboration entre King Lu, Cookie, et la vache du titre », la rĂ©alisatrice fait ainsi montre d’une causticitĂ© relativement inĂ©dite un trappeur remarquera que la dĂ©licieuse pâtisserie aurait très bien pu ĂŞtre confectionnĂ©e par sa mère, lĂ oĂą, plus tard, le riche propriĂ©taire jouĂ© par Toby Jones Ă©voquera une spĂ©cialitĂ© londonienne que l’on imagine d’un bien plus haut standing que cette nourriture bricolĂ©e avec les moyens du bord. Le contraste très net entre la fixitĂ© – presque rigide – de la mise en scène et l’intonation lĂ©gèrement empruntĂ©e des acteurs, produit dans ces instants un comique fĂ©roce Ă travers lequel Reichardt semble pasticher et faire allusion Ă la rhĂ©torique gentiment heimisch et infantilisante de ces publicitĂ©s que nous ne connaissons que trop bien par la magie d’un court-circuit dans la chaĂ®ne de production, telle pâtisserie industrielle aura nĂ©cessairement le goĂ»t inimitable et authentique des biscuits maison » de notre enfance – le nĂ©olibĂ©ralisme sauvage fait dĂ©cidĂ©ment son miel de notre nostalgie primaire. Kelly Reichardt, quant Ă elle, cherche Ă nous rappeler d’oĂą viennent les choses et les ĂŞtres vivants – et oĂą ils retournent – ; ce qui, fondamentalement, les – et nous – constitue. Sous un minimalisme low-key de façade, duquel Reichardt est familière en particulier, Old Joy et Wendy et Lucy, le bref prologue contemporain du film donne en fait son impulsion Ă la mise en scène très rĂ©flĂ©chie de ce nouveau long-mĂ©trage. De fait, l’horizontale tracĂ©e par le cargo dans le tout premier plan du film annonce le rapport d’horizontalitĂ© biologique » qui va se trouver esquissĂ© juste après sur la rive, une chienne tĂ©mĂ©raire s’interrompt dans sa course et fixe un point du sol. Très vite, elle se met Ă creuser avec une obstination de plus en plus prononcĂ©e jusqu’à ce que sa maĂ®tresse arrive et commence Ă la rĂ©primander. La jeune femme va pourtant imiter sa comparse de randonnĂ©e comprenant qu’il s’agit-lĂ , sans doute, d’une dĂ©couverte intĂ©ressante, elle achève de creuser le sol Ă mains nues et exhume les deux squelettes. Quelques mètres plus loin, la chienne, dĂ©sormais allongĂ©e, regarde la scène avec une forme de distance qui pourrait Ă©voquer la lassitude. Entre l’homme et le chien, les rĂ´les ont donc Ă©tĂ© Ă©changĂ©s en une poignĂ©e de secondes et c’est bien Ă une coopĂ©ration entre les deux ĂŞtres que l’on vient d’assister chez Kelly Reichardt, la pulsion archĂ©ologique n’est dĂ©cidĂ©ment pas le propre des humains – l’organisation, la composition du plan et, partant, la conduite du rĂ©cit comme celle de la mise en scène sont pris en charge par tout un Ă©cosystème qui n’est jamais unilatĂ©ralement ethnocentrĂ©. En l’occurrence, la jointure entre la temporalitĂ© prĂ©sente et le flashback enchâssĂ© est ici assurĂ©e par le biotope de la clairière, lequel prĂ©vient toute rigiditĂ© dans la plongĂ©e historique » Ă laquelle la cinĂ©aste nous convie – danger qui, c’est bien connu, guette toujours le film en costume chez Kelly Reichardt, les fantĂ´mes du passĂ© sont ramenĂ©s Ă la vie par la matière mĂŞme du vivant. Le dĂ©but du flashback est ainsi scandĂ© par les pas de Cookie sur l’humus de la forĂŞt et par la mise Ă plat – lĂ encore vectrice d’horizontalitĂ© – opĂ©rĂ©e par la camĂ©ra en plongĂ©e, avant mĂŞme que n’apparaisse le visage du jeune homme. Aussi est-ce toute une vie infra-humaine qui, devant nos yeux, dĂ©file de très près », et qui impose en fin de compte son rythme propre Ă celui de la fiction vers la fin de cette sĂ©quence de cueillette, un plan large montre Cookie ceint par les fougères et les arbres. Un son inhabituel l’a mis en alerte ; il s’exclame who’s there? ». La question ne recouvre pas un simple plotpoint » – elle pourrait en effet constituer celle du film dans son ensemble qui est lĂ , qui habite cet espace ? Et qui nous le donne rĂ©ellement Ă voir ? En fin de compte, Ă travers cette ouverture Ă double fond l’exhumation des squelettes au prĂ©sent et la cueillette des champignons au passĂ© », Kelly Reichardt met en forme un changement de cap plutĂ´t radical dans son cinĂ©ma Ă l’étendue et au relief structurĂ© de l’horizon, elle substitue ici l’organicitĂ© meuble de la terre, laquelle vient apporter un contrepoint de taille Ă la hiĂ©rarchie – sociale, physique, politique – des rapports humains. © Guy Ferrandis SBS Production - PathĂ© Benedetta de Paul Verhoeven AnnĂ©e du retour Ă la salle de cinĂ©ma, 2021 aura sans doute Ă©galement signĂ© un retour Ă la fiction – Ă ce que celle-ci peut avoir de plus primitif et de plus essentiel. Dans des registres très divers, trois des films les plus marquants de cette annĂ©e faisaient en effet de la fiction sinon leur problème, du moins leur question centrale Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi et sa mise en scène de la fiction comme vĂ©hicule de l’indicible, Le Genou d’Ahed dont nous avons dĂ©jĂ parlĂ© plus haut et sa volontĂ© acharnĂ©e de faire le vide de » et dans » la fiction et, enfin, le rĂ©jouissant Benedetta de Paul Verhoeven, qui peut certainement se targuer d’être Ă la fois l’un des films les plus attendus de cette annĂ©e cinĂ©matographique achevĂ© en 2019, sa sortie ne cessait d’être repoussĂ©e et l’un des plus inattendus après Elle, on ne s’attendait pas, en effet, Ă ce que Verhoeven retourne Ă un cinĂ©ma brut et sans autre prĂ©tention que de faire spectacle. On pourra Ă l’envi dĂ©plorer le manque de rĂ©alisme et de tenue de la reconstitution historique, des dĂ©cors, des costumes, des maquillages, des dialogues, etc., autant d’élĂ©ments qui habituellement constituent le pacte de croyance » Ă©tabli d’entrĂ©e de jeu entre le rĂ©alisateur et le spectateur dans les films dits historiques, a fortiori lorsqu’ils concernent la vie religieuse. Mais ce serait rester aveugle Ă ce qui anime ici rĂ©ellement le cinĂ©aste moins le dĂ©sir de peindre » la spiritualitĂ© selon des codes Ă©tablis, que celui d’interroger les mĂ©canismes de la foi – d’un point de vue thĂ©ologique et d’un point de vue esthĂ©tique. Physiquement comme dans son jeu, lequel oscille ici entre comique, drame et hystĂ©rie presque zulawskienne, Virginie Efira ressemble quelque peu Ă la Barbara Harris du Complot de famille de Hitchcock on se souvient que dans ce chant du cygne du maĂ®tre du suspense, Harris incarnait une Ă©trange spirite dont, jusqu’au bout, la vraie nature restait indĂ©cidable. Imposteur ? Authentique mĂ©dium ? Les moments de transe de la blonde hitchcockienne, au cours desquels elle se mettait subitement Ă parler avec une voix grave – quasi masculine –, ne sont ainsi pas sans similitude avec les sĂ©quences de possession dans Benedetta – la voix de Virginie Efira, retravaillĂ©e en postproduction pour qu’elle ait un timbre quasi dĂ©moniaque et c’est pourtant bel et bien JĂ©sus qui est censĂ© s’exprimer ici. Dans les deux cas, un personnage fĂ©minin semble traversĂ© par des forces surnaturelles ; hantĂ© par un esprit revenu d’outre-tombe. Des femmes hantĂ©es, donc, pour des films qui ne le sont pas moins et que l’on pourrait qualifier de ventriloques » Ă travers sa Benedetta, Paul Verhoeven fait moins revivre la Toscane de l’après Contre-RĂ©forme qu’il ne donne la parole aux troubles de l’époque. La mascarade de l’administration ecclĂ©siale et le finale volontairement carnavalesque – qui rejoint en cela la grande tradition europĂ©enne des reprĂ©sentations de la peste – dans lequel l’épidĂ©mie de peste noire atteint son point culminant, nous renvoient ainsi directement Ă l’actualitĂ© pour le moins tumultueuse de l’Église le rapport SauvĂ© comme Ă celle de notre Europe transformĂ©e, depuis près de deux ans, par les vagues successives de la pandĂ©mie de Covid. Au-delĂ de sa clairvoyance politique, l’aspect le plus fascinant du film reste peut-ĂŞtre toutefois son inclination thĂ©orique Ă l’instar d’un Hitchcock tardif, Verhoeven livre avec Benedetta une rĂ©flexion passionnante sur son statut d’auteur et sur ce qui constitue la substantifique moelle de la mise en scène. En se dĂ©ployant au creux d’un film de couvent », cette mĂ©ditation atteint une dimension autrement mĂ©taphysique le cinĂ©aste classique dont Hitchcock, maĂ®tre revendiquĂ© de Verhoeven, est un parangon n’est-il pas quelque part le nouveau Dieu des temps modernes ou du moins, l’un de ses nombreux avatars ? Car Ă travers le personnage dual de Benedetta, figure clivĂ©e du mĂ©diat elle obĂ©it en surface aux codes imposĂ©s par la hiĂ©rarchie religieuse et de l’immĂ©diat elle dialogue avec JĂ©sus sans intermĂ©diaire, c’est bien la pensĂ©e en double-bind », constitutive du catholicisme, qui se trouve mise Ă nu et examinĂ©e avec attention Dieu, tout puissant, organise de lui-mĂŞme une forme de contact immĂ©diat entre le Ciel et les fidèles. La Sainte TrinitĂ© et la transsubstantiation signifient d’ailleurs qu’au sein de ce rĂ©gime de la croyance, la foi se rĂ©alise – en droit – selon la modalitĂ© d’une circulation parfaite et sans mĂ©diation. Pour autant, l’Église circonscrit la vie religieuse – et, partant, la vie spirituelle – de ses ouailles Ă un système rigide de mĂ©diations le prĂŞtre en constituerait alors la figure la plus Ă©vidente. Deux moments du film problĂ©matisent de façon limpide cette construction paradoxale lorsque le prĂ©vĂ´t Cecci Olivier Rabourdin vient examiner les stigmates reçus dans la nuit par Benedetta, il rĂ©torque, alors que la Mère SupĂ©rieure Felicita Charlotte Rampling Ă©met des doutes quant Ă la nature miraculeuse des plaies Dieu n’obĂ©it Ă aucune règle Ă©crite, nous sommes bien d’accord ? ». Peu de temps après, sur la base de ces mĂŞmes stigmates, Benedetta est nommĂ©e abbesse et Felicita, dĂ©gradĂ©e par la mĂŞme occasion lors d’une cĂ©rĂ©monie encadrĂ©e par le prĂ©vĂ´t et le prĂŞtre rattachĂ© au couvent, le Père Riccordati HervĂ© Pierre. La SĹ“ur Christina Louise Chevillotte – fille de Felicita –, qui jouait de la musique en marge de l’autel, se lève subitement Ă cette annonce et s’écrie Qui est-ce qui dĂ©cide de la volontĂ© de Dieu ? ». Dans cette perspective, le pari le plus osĂ© de Paul Verhoeven est moins d’enchaĂ®ner les visions blasphĂ©matoires il est du reste Ă©vident que lĂ n’est pas ce qui l’intĂ©resse que de s’attacher Ă reflĂ©ter avec le plus d’acuitĂ© possible l’univers mental singulier de son hĂ©roĂŻne celui-ci, en dĂ©pit – ou peut-ĂŞtre prĂ©cisĂ©ment en vertu – d’une foi qui semble souvent inĂ©branlable, semble marquĂ© par une indĂ©cision radicale ; une sorte de doute cosmique et fondamental. Je sais pas comment Dieu fait arriver les choses. Je sais seulement qu’il accomplit sa volontĂ© Ă travers moi. », expliquera-t-elle ainsi Ă son amante secrète » Bartolomea DaphnĂ© Patakia. Dans sa mise en scène, Benedetta se fait alors volontiers hirsute, mal fagotĂ©, bancal, instable et dĂ©stabilisant certains choix esthĂ©tiques en apparence arbitraires – tels la camĂ©ra Ă l’épaule dans un grand nombre de simples dialogues en champ/contrechamp –, ou encore les transitions souvent très brusques entre les scènes – lesquelles peuvent donner la sensation d’un empilement brut d’épisodes dĂ©connectĂ©s les uns des autres –, trouvent Ă ce titre leur justification. Point culminant de cette tension vers l’incertitude absolue, la scène du godemichĂ© est Ă n’en pas douter l’un des moments les plus forts de Benedetta. Cette scène – dĂ©sormais culte – s’inscrit dans un mouvement gĂ©nĂ©ral de voilement-dĂ©voilement qui scande tout le film qu’il s’agisse du voile des religieuses, des rideaux d’une scène de théâtre le mystère de l’Ascension, dans lequel Benedetta tient le rĂ´le de la Vierge, des voilures qui sĂ©parent les cellules des nonnes, ou bien de la tunique de nuit de Benedetta, relevĂ©e – lors d’une scène de sexe – par Bartolomea afin que l’étoffe enveloppe – tel un suaire magrittien » – le visage de sa partenaire, Paul Verhoeven dessine et structure l’espace du couvent grâce Ă ces vecteurs de monstration et de dissimulation. Revenons donc Ă la fameuse scène en question assise dans la grande cellule isolĂ©e qu’elle partage dĂ©sormais avec l’abbesse Benedetta, Bartolomea taille Ă l’aide d’un couteau un petit objet en bois au dĂ©part dissimulĂ© Ă notre vue, mais dont on peut sans trop de peine deviner la nature qu’elle enveloppe ensuite dans la robe bleue soyeuse que Benedetta portait, enfant, Ă son arrivĂ©e au couvent. Benedetta arrive, dĂ©fait le paquet que Bartolomea lui tend et rĂ©vèle ce qui s’y trouvait dissimulĂ©, voilĂ© la petite statuette de la vierge – que la mère de Benedetta avait donnĂ©e Ă sa fille avant son dĂ©part pour Pescia –, laquelle s’est mĂ©tamorphosĂ©e en un objet hybride, mi-vierge, mi-godemichĂ© la moitiĂ© infĂ©rieure du corps de la vierge, dĂ©figurĂ©e » par le lissage opĂ©rĂ© au couteau. Le mouvement de voilement-dĂ©voilement ouvre ici sur un Non-finito, un monde inachevĂ©, dans une position indĂ©finissable ni sacrĂ©, ni totalement profane, ni vraiment entre les deux. Alors que Bartolomea inaugure » cet objet inĂ©dit en pĂ©nĂ©trant Benedetta, le ciel prend soudain une curieuse teinte rose-rouge telle une Ă©manation directe de l’orgasme, une comète apparaĂ®t juste au-dessus du couvent. S’agit-il d’un mauvais prĂ©sage, comme le croit le Père Riccordati ? Ou bien, au contraire, d’un signe encourageant de la prĂ©sence de Dieu – possiblement une nouvelle Étoile de BethlĂ©em –, comme l’avancera plus tard Benedetta d’une façon pour le moins ambiguĂ« ? En un sens, et Ă l’image de son hĂ©roĂŻne, le film demeure irrĂ©solu – suspendu – jusqu’au bout. LĂ encore, impossible de ne pas penser Ă Hitchcock – ce d’autant plus qu’au moment de la dĂ©couverte » de la comète par les nonnes, la SĹ“ur Christina se jette depuis le toit, après ĂŞtre montĂ©e dans le clocher. Verhoeven rejoue in fine Vertigo en le dĂ©tournant, mais c’est Ă un autre film d’Hitchcock, et non des moindres, que l’on pense tout d’abord la facture ouvertement cheap du ciel rose traversĂ© » par la comète confère au dĂ©cor un aspect old school et plat de toile de fond » – comme il Ă©tait frĂ©quent d’y avoir recours dans les tournages en studio de l’âge d’or hollywoodien. Le backdrop-comète n’est de fait pas sans rappeler certains dĂ©cors de Marnie, notamment celui de la rue de Baltimore dans laquelle habite la mère de Marnie Ă l’arrière-plan, le paysage portuaire parfaitement inerte revendiquait son essence de faux ». NĂ©anmoins, lĂ oĂą chez Hitchcock, le dĂ©cor factice n’était qu’un symptĂ´me supplĂ©mentaire du monde claustrophobique de la jeune femme, celui de Benedetta remplit en fin de compte la fonction inverse signaler l’ouverture totale d’un cosmos en suspens ». Une inversion du sens » hitchcockien qui ne se rĂ©duit en aucun cas Ă une pantalonnade liturgico-cinĂ©phile. De fait, en laissant Ă Benedetta – et, partant, Ă Virginie Efira – le bĂ©nĂ©fice du doute, Paul Verhoeven ne produit pas seulement une rĂ©flexion farcesque et critique sur les structures religieuses du pouvoir il questionne le mythe du rĂ©alisateur-dĂ©miurge qui rĂ©gnerait en maĂ®tre – en Dieu – sur son univers de fiction. Qu’il le fasse au risque de l’incomplĂ©tude est une nouvelle preuve de la vitalitĂ© de son cinĂ©ma – un cinĂ©ma forain, positivement archaĂŻque et jusqu’au-boutiste dans son appĂ©tit dĂ©bordant de rĂ©cits fondateurs et de mythologies protĂ©iformes. Retour Ă la liste des Ă©piphanies David Fonseca Histoires Ă tenir debout Il y a des films qui n’ont pas besoin de la critique. Pire, qui l’ignore, voire la rejette, Hollywood marvellisĂ© et consorts, comĂ©dies françaises BodinisĂ©es/CrĂ©tinisĂ©es/TuchĂ©isĂ©es. Dans un contexte oĂą le cinĂ©ma promeut le plus souvent, en termes de production, le tiède sur toute autre forme de crĂ©ativitĂ© afin d’éviter sans doute le nanar mais empĂŞchant dans le mĂŞme temps le chef d’œuvre d’advenir, dans ce contexte, donc, le cinĂ©ma a tentĂ© une nouvelle respiration Ă partir du mois de mai 2021, les salles rouvrant en contexte de crise sanitaire. Mais le scĂ©nario critique est alors devenu incroyablement fantasque oĂą, colique cinĂ©matographique immaĂ®trisable, chaque semaine sortait plus d’une vingtaine de films, qui auraient dĂ©couragĂ© Hermès le critique afin d’en rendre compte. Comment s’en sortir, dès lors, quand certains de ces films, avec moins d’une dizaine de copies, Ă©taient dĂ©jĂ orphelins de leurs spectateurs avant leur sortie ? Quelques-uns de ces orphelins m’ont pourtant sauvĂ© l’annĂ©e. En voici quelques traces pour que s’invente, peut-ĂŞtre, une autre forme de rĂ©ception comme de gĂ©nĂ©alogie. L’homme qui penche de Marie-Violaine Brincard et Olivier Dury 2021 Sorti en fin d’annĂ©e, au mois de dĂ©cembre, L’homme qui penche cueille dĂ©finitivement l’annĂ©e. Thierry Metz, poète relativement mĂ©connu, après sa journĂ©e d’ouvrier, lorsqu’elle ne l’avait pas tout Ă fait anesthĂ©siĂ©, notait chaque soir la part respirable des heures qu’il avait traversĂ©es. Marie-Violaine Brincard et Olivier Dury rendent Ă l’image/par l’image comme les mots du poète cette respiration, qui ne dĂ©livrent aucune rĂ©ponse sinon son souffle, laissant en partage ses questions essentielles comment se dĂ©sencombrer pour laisser surgir dans le cadre un champ, un arbre, ces oiseaux qui se posent sur des fils Ă©lectriques, la brume qui se lève peu Ă peu, qui ouvrent le film ? Rien de contemplatif, mais qui fait rendre gorge Ă l’homme, qui le tutoie d’emblĂ©e, en continuant ses questions comment apprendre encore Ă laisser une phalange Ă chaque fois que tu colportes tes petits ouvrages d’homme mort, tout autant que leur somme d’or ? Que faire, autant, de ta vie quand tu n’as mĂŞme plus de lundi Ă te mettre ? Se lever, tenir droit, y aller, comme l’ouvrier poète Thierry Metz allait au chagrin? Mais comment ne pas craindre de porter en toi l’ouragan qui dĂ©molit ? Tu vas, tu cours, mais Ă l’intĂ©rieur de ton corps ne se trouve qu’un somnambule. Alors tu commences Ă pencher. Question, de nouveau comment donc rester debout quand tu ne connais plus la station verticale ? Penche encore plus et davantage ! Sache devenir l’agent de ta propre chute. ExpĂ©rimente ce que la vie la plus imbĂ©cile du ver de terre le plus commun formule intelligemment si on te piĂ©tine, recroqueville-toi. RĂ©sorbe-toi lentement comme l’hĂ©matome. Rentre dans ton corps pour t’y dissimuler. Un temps vaillant, tu ploies toujours sur la fin. Comme ces vieillards que chacun devient/que ces ouvriers sont dĂ©jĂ , le dos voĂ»tĂ©, repliĂ©s sur leur destin, pendus sur le fil de leur nombril, qui miment en rĂ©alitĂ© une dernière tentative pour s’en sortir se faire plus petits non pas pour que la vie les Ă©pargne enfin, mais s’absenter de soi pour laisser la place disponible aux matières, aux sons, Ă tout ce qui est habitĂ© de prĂ©sence, que tu ne percevais plus. Bazin Ă©crit que la photographie est le premier art oĂą la prĂ©sence humaine n’est plus mais l’absence. Ce que peut le cinĂ©ma de Marie-Violaine Brincard et Olivier Dury, dans leur documentaire, c’est voir cette mort au travail Cocteau, parlant des prĂ©sents, rendre Ă chacun ce qui leur est dĂ», leur absence. Ce qui est autant rendu par la forme faire cinĂ©ma, c’est dĂ©shabituer le regard de tout ce qui l’encombrait, pauvre regard tĂ©lĂ©visuel qui est le nĂ´tre, corrompu par cette sagesse qui s’efforce de faire de nous des ĂŞtres qui voudraient tout savoir sur tout en permanence afin d’éviter de penser. Thierry Metz qu’il faut placer, Ă cet Ă©gard, du cĂ´tĂ© du Roi Lear de Shakespeare Essaie du remède […], Ă©miette ton superflu », comme de son McBeth Demain, puis demain, puis demain glisse Ă petits pas de jour en jour jusqu’à la dernière syllabe du registre des temps ; et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous la route poussiĂ©reuse, Ă©teins-toi brève chandelle ! ». Oui, pencher, jusqu’à disparaĂ®tre dĂ©finitivement comme le fit un jour Thierry Metz, qui Ă©crivait Qui sait oĂą je vais ? Pas un nuage, seulement le chemin de castine puis le bois. Je rĂ´de par lĂ vers le rien. Dans cette lumière qui me cherche... » Terre Ă ciel. Ă€ l’abordage de Guillaume Brac 2021 Quand un film d’apparence mineure devient majeur au cours de son dĂ©roulement, c’est que sa manière fera sa matière. Il transforme, ce faisant, dĂ©licatement, jamais sans brusquerie, le destin de ses comĂ©diens qui, non professionnels, deviennent le long du film exceptionnels, au sens oĂą ils se rĂ©alisent eux-mĂŞmes tout comme le film modifie tranquillement celui de ses personnages, apprenant le mĂ©tier de femmes/d’hommes, partant Ă l’abordage du terrain jamais conquis d’avance des relations amoureuses. La rĂ©ussite ne sera pas alors une affaire de technique, mais de saut dans le vide, sans jamais possĂ©der la certitude d’atterrir ou d’amerrir. Un voyage sans carte ni boussole pour chacun, au grĂ© des alizĂ©es pour ne pas simplement demeurer une possibilitĂ©, comme un monde qui ne serait pas venu Ă l’existence sans la camĂ©ra de Guillaume Brac. 143, rue du dĂ©sert d’Hassen Ferhani 2021 S’il ne devait en demeurer qu’un seul, ce serait le film d’Hassen Ferhani. S’il ne devait en demeurer qu’une seule, ce serait Malika, sa protagoniste. Ă€ elle seule film-monde, mappemonde, qui fait tourner ce monde autour de son seul centre de gravitĂ© aux confins du dĂ©sert algĂ©rien. L’infini se trouve dans une cellule comme dans le dĂ©sert, de la maison de Malika qu’elle tient comme tenancière jusqu’au moindre grain de sable qui se dĂ©place. Il faut alors de manière absolument nĂ©cessaire voir ce film avant que sa maison disparaisse, engloutie bientĂ´t par un gĂ©ant pĂ©trolier, voir ce film pour que le visage de Malika ne soit pas qu’un dĂ©sert oĂą s’éteindraient des traces, celles des si nombreux voyageurs qui s’attardent chez elle. Que chaque spectateur, regardant le film, y prenne autant sa place pour comprendre enfin que, non, dĂ©cidĂ©ment, ce n’est pas parce que vos yeux ne s’y trouvent pas que rien ne se passe dans le dĂ©sert. 143, rue du dĂ©sert d’Hassen Ferhani - © visuel fourni par MĂ©tĂ©ore Films Seconds de John Frankenheimer 1966, Le visage d’un autre de Hiroshi Teshigahara 1966 Une mystĂ©rieuse » nouvelle vie dans Seconds, dans un corps plus jeune et plus sĂ©duisant qui est proposĂ©e Ă des hommes vieillissants contre de l’argent par une organisation qui s’occupe de tout, notamment de trouver des cadavres que la police prendra pour les chers disparus, rendant ainsi leur mort officielle ». Le film sort la mĂŞme annĂ©e que Le visage d’un autre, de Hiroshi Teshigahara un homme d'affaires atrocement brĂ»lĂ© suite Ă l’incendie d’un laboratoire, dĂ©cide de se faire faire un nouveau visage. Mais quelque chose se passe mal. Questions, dans chacun des deux films, rĂ©alisĂ©s de chaque cĂ´tĂ© du Pacifique qui du masque ou de la personnalitĂ© de l’individu qui se trouve au-dessous prendra le dessus ; qui prendra le contrĂ´le ? Le masque que l’on porte n’induit-il pas nos comportements en nous faisant croire que nous avons choisi de nous modeler sur ce qu’il nous intimait ? Est-ce moi qui ai voulu lui correspondre comme le dit le protagoniste de l’histoire ? Qu’est-ce qui est prĂ©fĂ©rable ne pas pouvoir ĂŞtre soi-mĂŞme, devenir ce que l’on pressent de soi ou bien n’avoir pas d’autre horizon que soi, ĂŞtre incapable de sortir de soi ? Autant de question que Les yeux sans visage de Franju, prĂ©cĂ©dait pour partie en 1960. Trois films Ă re-voir ensemble. L’amour Ă la mer 1964, Au pan coupĂ© 1968, Le clair de terre 1970 », Trois films de Guy Gilles Le sentimentalisme n’est pas une mièvrerie. C’est l’arme du puissant qui s’affirme en s’exposant. Le cinĂ©ma de Guy Gilles est essentiel, Ă cet Ă©gard comme bien d’autres. La sortie en DVD de trois de ses films en tĂ©moigne, Ă regarder pour les sauver de l’oubli, eux qui guĂ©rissent des blessures du temps, cette Ă©ternitĂ© retrouvĂ©e » dont parlent Des Nouvelles du Front cinĂ©matographiques. Ibrahim de Samir Guesmi 2021 Ahmed Samir Guesmi, père en quĂŞte de dignitĂ©, travaillant dans un restaurant, rĂŞvant de devenir serveur, est cependant relĂ©guĂ© aux confins Ă la plonge parce qu’il est un pauvre, un sans-dent », Ă©dentĂ© qu’il faut cacher, qui voit ses espoirs se briser de se refaire santĂ© quand il doit rĂ©parer le vol commis par son fils Ibrahim Abdel Bendaher. Un fils qui, dans un effet comme un effort de contre-don, s’efforcera Ă son tour de rĂ©parer sa dette Ă l’égard de son père. Film bouleversant qui par son minimalisme, la mise en scène de la quotidiennetĂ© la plus usuelle, exacerbe la tension entre ce qui est montrĂ© et l’infigurable, ouvrant Ă la question de savoir comment les pères naissent aussi des fils. Quand l’image signifiante est Ă©purĂ©e pour devenir expressive, quand l’image accepte son impouvoir, elle ouvre finalement au très-grand. Le sommet des dieux de Patrick Imbert 2021 Y a-t-il un sens Ă votre existence ? Une question Everest, qu’il faudrait contourner comme une voie pour l’atteindre, en passer par Le sommet des dieux, film d’animation de Patrick Imbert, dont le formalisme comme le fond dĂ©passent l’horizon de son sujet, atteindre le plus haut des sommets montagneux. Parler du film serait une manière de rĂ©pondre du sens de la vie. Mais il n’y a pas de rĂ©ponse possible. L’obstacle, c’est le but Picabia. Pour le reste, demeurent les Ă©tapes comme les chemins que l’on se fait Ă soi, se promettre des voies d’accès que le vent irise. Et y aller sans pourquoi. Drive my car de Ryusuke Hamaguchi 2021 Éprouver le deuil, deux ĂŞtres s’y confrontent, l’un qui met en scène, YĂ»suke Hidetoshi Nishijima, metteur en scène de théâtre, l’autre qui exĂ©cute, Misaki Toko Miura, sa chauffeure. Film hommage au cinĂ©ma, Ă Bergman, sans doute, qui dĂ©gorge du cinĂ©ma la vĂ©ritĂ© des ĂŞtres le travail du deuil », ce fameux travail qu’il faudrait faire dont parlent certains psycho-psychanalystes pour enfin passer Ă autre chose, investir de nouveaux objets, comme si la mort des ĂŞtres chers Ă©taient substituables. Rien ne prend la place d’autre chose. Tout drame rĂ©vèle comme dans le film l’insubstituabilitĂ© des ĂŞtres. Jamais on ne fait le deuil. On apprend Ă vivre avec ses morts. On leur parle comme n’arrĂŞtent pas de se parler/de se confesser, YĂ»suke et Misaki durant le film, s’adressant finalement en permanence Ă leurs morts. Ă€ cette condition, il devient possible de surmonter sa folie. La mise Ă mort de quelqu’un en soi fera toujours se dĂ©ployer l’horizon inouĂŻ d’une nouvelle forme d’existence. De bas Ă©tage de Yassine Qnia 2021 Comment ĂŞtre au monde, dans son monde ? Ou quand le banlieue-film » s’ouvre au plan mĂ©taphysique sans en passer par le carnavalesque Gagarine Fanny Liatard et JĂ©rĂ©my Trouilh, 2021, Ă travers l’histoire d’un trentenaire cambrioleur, Mehdi Soufiane Guerrab qui voudrait bien percer le coffre de ce mystère. Un film qui montre combien pour ĂŞtre dans ce monde, il ne suffit pas de disposer d’un habitat Heidegger, qu’il s’agisse d’un toit propre que ne possède pas Mehdi comme un foyer, cette paternitĂ© qui lui est refusĂ©e par celle dont il est Ă©pris, Sarah Souheila Yacoub. Bien au contraire, pour disposer d’un habitat, encore faut-il pouvoir au prĂ©alable habiter le monde ĂŞtre en mesure de lui confĂ©rer du sens autant que de l’épaisseur, de la durĂ©e, afin de pouvoir y demeurer, s’installer enfin sans quoi on demeure toute son existence Ă la porte de sa vie, un ĂŞtre des seuils comme des battements. La nuit des rois de Philippe LacĂ´te 2021 Bonjour », en kinyarwanda, se dit Amamutsi », littĂ©ralement as-tu survĂ©cu Ă la nuit ? En effet, comment survivre Ă la nuit dans une prison autant que dans l’existence, espĂ©rer revoir le jour quand tout a Ă©tĂ© dĂ©signĂ© pour ĂŞtre sacrifiĂ© ? C’est ainsi l’histoire d’un jeune homme qui a Ă©tĂ© choisi par le maĂ®tre des lieux pour conter chaque jour une histoire Ă un groupe de prisonniers, qu’il doit sans cesse agrĂ©menter s’il ne veut pas pĂ©rir. Voici ShĂ©hĂ©razade transmuĂ© dans le corps d’un individu qui doit sans cesse repousser sa propre mort comme il devient, par le seul effet de son rĂ©cit, responsable du sort de chacun comme de la solidaritĂ© entre tous. Ou comment les puissances du faux fabriquent les ĂŞtres comme ils façonnent les mondes. First Cow de Kelly Reichardt 2021 Le grand rĂ©cit de l’AmĂ©rique continue de s’écrire autrement par la grâce de Kelly Reichardt, ou comment un moment de bascule de cette histoire se produit par la seule entremise d’un bovin, Ă rebours des vastes transhumances du western classique. L’histoire absurde de pionniers, Ă travers un voyage immobile, dans un pays qui s’apprĂŞte pourtant Ă se dĂ©placer, devenir le phare du monde, dĂ©rivant au son dĂ©lirant du capitalisme naissant. Retour Ă la liste des Ă©piphanies Marius Jouanny Politique des auteurs Autant commencer par les choses qui fâchent, pour ne pas avoir Ă y revenir. Une annĂ©e de cinĂ©ma est d’abord la somme des films que j’attends plus que les autres. Et le principal critère faisant espĂ©rer qu’un film rompe avec le cours normal des images projetĂ©es reste la marque de l’auteur dĂ©jĂ apprĂ©ciĂ© pour ses films prĂ©cĂ©dents. Pour le seul mois de janvier 2022, je compte ainsi sur Paul Thomas Anderson avec Licorice Pizza, sur Joel Coen avec The Tragedy of Macbeth et sur Guillermo del Toro avec Nightmare Alley pour me faire Ă©prouver le plaisir qu’on recherche dans une salle de cinĂ©ma. Mais peut-ĂŞtre ai-je tort d’accorder autant ma confiance aux Auteurs, ceux dont on Ă©tudie depuis 60 ans les filmographies comme s’ils changeaient en or tout ce qu’ils touchent. Cette vision du cinĂ©aste dĂ©miurge a-t-elle tant de sens concernant une industrie culturelle dont la pĂ©rennitĂ© repose aussi sur une foule de professions qui contribuent toutes Ă la rĂ©ussite ou l’échec au film, chacune Ă sa manière ? Toujours est-il que j’ai ressenti durant annĂ©e de cinĂ©ma une succession de trahison de la part de rĂ©alisateurs dont j’étais persuadĂ© que leurs nouveaux films me marqueraient. Avec Mandibules, Quentin Dupieux semble perdre ce qui fait le sel de son cinĂ©ma, dont l’humour se rĂ©vĂ©lait jusque-lĂ toujours dĂ©samorcĂ© par une inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© unique en son genre. Alors qu’il avait su s’approprier l’univers d’Éric et Ramzy dans Steak, il s’efface ici beaucoup trop face au duo d’acteurs du Palmashow. La machine bien huilĂ©e qu’il a mise en place en retournant en France pour rĂ©aliser un film par an commence sĂ©rieusement Ă trouver ses limites. Dans un tout autre genre, Denis Villeneuve a lui aussi largement bridĂ© son geste cinĂ©matographique pour adapter l’œuvre de Frank Herbert avec Dune. Son vĹ“u de fidĂ©litĂ© au texte original se paye par l’abandon de l’intimisme profond qui caractĂ©risait jusque-lĂ mĂŞme ses blockbusters de science-fiction comme Premier contact et Blade Runner 2049. Ă€ l’inverse, Paul Verhoeven et Wes Anderson avec Benedetta et The French dispatch persistent dans leurs styles et obsessions respectifs au risque de la redite et de l’épuisement. Cruelles contradictions que celles de la politique des auteurs qu’il efface les qualitĂ©s habituelles de son style ou qu’il les exacerbe Ă la limite de la caricature, le cinĂ©aste risque toujours de dĂ©cevoir. Je ne sais pas s’il est bien raisonnable d’accorder autant de mĂ©rite au rĂ©alisateur dans l’apprĂ©ciation d’un film. Je sais en revanche que si ces films m’ont laissĂ© mitigĂ©, c’est bien Ă cause des leurs auteurs. Les cinĂ©astes qui ne déçoivent jamais sont peut-ĂŞtre ceux dont la marque de fabrique consiste justement Ă se mettre au service d’autres voix que la leur. Certains refusent tout formalisme en laissant la vie sur le tournage les mener par la bride. Ă€ ce titre, le nouveau film de Guillaume Brac Ă€ l’abordage se rĂ©vèle salvateur. Après Contes de juillet, il choisit Ă nouveau de travailler avec des comĂ©diens novices en leur Ă©crivant des rĂ´les sur mesure. En basant sa dĂ©marche artistique sur cette collaboration Ă©galitaire avec les acteurs, le rĂ©alisateur laisse la jeunesse contemporaine Ă©crire sa propre histoire au cinĂ©ma. Et parvient au passage Ă livrer la comĂ©die la plus rĂ©jouissante de ces dernières annĂ©es. D’autres cinĂ©astes comme Jean-Gabriel PĂ©riot assument de monter leurs films exclusivement avec des images d’archives que d’autres ont rĂ©alisĂ© avant lui. Avec Retour Ă Reims [Fragments], il met en rapport des reprĂ©sentations tĂ©lĂ©visuelles de la classe ouvrière en France des annĂ©es 60 Ă aujourd’hui avec des passages de l’essai Ă©ponyme du sociologue Didier Eribon, lus par Adèle Haenel. En s’appuyant sur ces diffĂ©rents matĂ©riaux dĂ©jĂ existants avec la modestie scrupuleuse du monteur, il brosse un portrait sensible et engagĂ© des classes laborieuses. Soigner son ouverture et sa fermeture Parmi les dĂ©fis qu’aiment se donner les auteurs pour exposer leur savoir-faire, l’un des principaux poncifs reste le soin apportĂ© Ă la scène d’ouverture d’un film. Deux d’entre elles ont marquĂ© cette annĂ©e, dans des genres bien diffĂ©rents. Celle tout d’abord de La loi de TĂ©hĂ©ran de Saeed Roustayi, qui reprend avec brio la fougue des course-poursuite propre au thriller friedkinien. Celle ensuite d’Annette de Leos Carax, qui annonce avec Ă©clat l’inscription du film dans le genre de la comĂ©die musicale tout en faisant Ă©cho Ă la scène de la fanfare de Holy Motors. LĂ encore, difficile de dĂ©partager ce qui relève de l’esbroufe exhibitionniste d’Auteur et de l’exercice virtuose consacrant le plaisir cinĂ©matographique. Mais tant que le plaisir est lĂ , pourquoi le bouder ? Concernant ces deux exemples, il ne faut enfin pas sous-estimer la capacitĂ© des rĂ©alisateurs Ă avoir conscience de leurs limites. Comme s’ils faisaient leur mea culpa de premiers de la classe, Roustayi et Carax terminent leurs films par deux scènes de brutal retour Ă la rĂ©alitĂ©. L’une et l’autre rassemblent leurs personnages de meurtriers dans un parloir de prison face Ă des enfants appartenant Ă leurs familles respectives. Ces confrontations tragiques entre l’innocence enfantine et la volontĂ© de puissance criminelle confèrent dans les deux cas une profondeur insoupçonnĂ©e Ă la mise en scène en rĂ©vĂ©lant la fragilitĂ© des deux condamnĂ©s qu’on croyait insensibles. La loi de TĂ©hĂ©ran de Saeed Roustayi - © Wild Bunch Les vieux chaudron d’Hollywood Le cinĂ©ma hollywoodien se trouve cette annĂ©e face Ă un cruel paradoxe ses grosses productions qui ont su le mieux Ă©voquer les enjeux de notre monde contemporain s’appuient sur des Ĺ“uvres datant respectivement de 1961 et 1999. C’est dire Ă quel point le paysage des blockbusters s’est Ă©garĂ© au milieu d’un dĂ©sert dĂ©politisĂ© de long-mĂ©trages incapables de tenir un propos sur quoi que ce soit. Il faut donc que Steven Spielberg s’empare de West Side Story et que Lana Wachowski reprenne la trame du premier opus de Matrix pour que les majors prouvent qu’elles sont encore capables de faire confiance aux auteurs. Certes, ces deux films restent dans un cadre idĂ©ologique largement consensuel. Il n’empĂŞche que West Side Story outrepasse son statut de remake sage et propre sur lui lorsqu’il met le doigt sur le processus de gentrification Ă l’œuvre depuis des dĂ©cennies dans des mĂ©tropoles comme New York. De son cĂ´tĂ©, Matrix Resurrections renouvelle la critique du capitalisme et du monde du travail prĂ©sente dans la trilogie originale en dĂ©crivant avec aciditĂ© le fonctionnement d’un studio de dĂ©veloppement de jeu vidĂ©o. L’open space du premier opus a laissĂ© place aux salons ludiques et autres managers cools typiques de la domination salariale Ă l’ère nĂ©olibĂ©rale. Nul doute que Lana Wachowski s’est inspirĂ©e des nombreuses enquĂŞtes qui ont dĂ©frayĂ© la chronique ces dernières annĂ©es Ă propos de la violente exploitation des salariĂ©s de studio comme Rockstar Games, Ubisoft ou encore Quantic Dream. HĂ©tĂ©rotopies cinĂ©matographiques Si 2021 n’a pas Ă©tĂ© une grande annĂ©e de cinĂ©ma politique Ă quelques exceptions près comme Chers camarades ! d’AndreĂŻ Kontchalovski, certains films donnent Ă voir des hĂ©tĂ©rotopies, ces lieux thĂ©orisĂ©s par Michel Foucault s’inscrivant en dehors des règles de notre sociĂ©tĂ©. J’en retiendrai deux. La plus Ă©vidente est celle de Petite Maman rĂ©alisĂ© par CĂ©line Sciamma. Une petite fille retourne quelques jours dans la maison de son aĂŻeul et rencontre une autre gamine de son âge dans la forĂŞt, qui se rĂ©vèle ĂŞtre sa propre mère rajeunie. Aucun effet de mise en scène ne vient souligner le passage de la rĂ©alitĂ© au fantasme enfantin, comme si cette rencontre impossible relevait de l’évidence. On peut y voir une rĂ©flexion sur le deuil et la transmission, mais l’intĂ©rĂŞt rĂ©side avant tout dans le refuge Ă©galitaire qui apparaĂ®t lorsque la mère et la fille construisent ensemble une cabane, cuisinent des crĂŞpes, partent Ă l’aventure avec un bateau gonflable… On retrouve cette fascination pour les activitĂ©s simples dès l’ouverture de First Cow de Kelly Reichardt, durant laquelle Cookie Figowitz cueille des champignons. L’amitiĂ© qu’il noue avec King-Lu autour d’une autre cabane dans la forĂŞt, au sein de la violente sociĂ©tĂ© des premiers colons de l’Oregon, a tout d’utopique. Le business qu’ils mettent en place en volant le lait de la seule vache de la rĂ©gion rend encore plus touchante cette alliance des deux marginaux. Lorsqu’au terme du rĂ©cit King-Lu dĂ©cide de rester aux cĂ´tĂ©s de son ami blessĂ© alors qu’il avait abandonnĂ© son prĂ©cĂ©dent compagnon au dĂ©but du film, leur relation prend Ă cet instant une tournure qui transcende les intĂ©rĂŞts purement matĂ©riels. Rien ne peut alors Ă©gratigner le caractère sacrĂ© de cette union dont les traces se perpĂ©tuent sur des siècles, jusqu’à ce qu’un chien vienne dĂ©terrer leurs squelettes en ouverture du film. Deux rĂ©flexions sur la nuit en temps de guerre CoĂŻncidence troublante, deux des meilleurs documentaires de l’annĂ©e proposent l’un et l’autre un regard nocturne sur les conflits et l’instabilitĂ© que traversent les pays du Moyen-Orient et ses alentours, de la Syrie Ă l’Afghanistan en passant par l’Irak. D’un cĂ´tĂ©, Il n’y aura plus de nuit d'ElĂ©onore Weber adopte le point de vue des drones occidentaux passant la rĂ©gion au crible d’une camĂ©ra thermique en commentant des images d’archives de l’armĂ©e amĂ©ricaine. De l’autre, Notturno de Gianfranco Rosi traverse les frontières de ces pays en restant Ă hauteur d’homme, sans parasiter les images de la moindre voix-off ou contextualisation. Leurs dĂ©marches artistiques radicalement opposĂ©es construisent deux discours complĂ©mentaires sur le Moyen-Orient. Le premier avance l’idĂ©e d’une disparition de la nuit par la vision thermique du drone, qui permet de cribler de balles avec prĂ©cision le moindre individu suspect Ă toute heure. Cette dĂ©rĂ©alisation de la vie nocturne produit une esthĂ©tique monochrome et dĂ©sespĂ©rĂ©e, figurant la machine froide et mortifère de l’impĂ©rialisme contemporain. Une volontĂ© de puissance qui ne veut rien laisser dans l’ombre, surveillant chaque zone de chaleur comme autant de terroristes potentiels. Certaines scènes montrent pourtant les faiblesses d’un tel dispositif qui perd souvent de vue ses cibles, et se trompe en permanence sur leur intention belliqueuse, confondant des assaillants armĂ©s avec des journalistes ou des enfants jouant dans leur jardin. Le second long-mĂ©trage s’engouffre justement dans ces sursauts d’humanitĂ© en marge des champs de bataille, suivant des enfants, des chasseurs et pĂŞcheurs, des groupes de femmes soldates kurdes des YPJ comme autant d’acteurs anonymes d’une vie qui suit son cours en dĂ©pit de la situation. Si les reproches d’esthĂ©tisation outrancière qui lui ont Ă©tĂ© faits sont en partie justifiĂ©e, Notturno reste tout de mĂŞme un film profondĂ©ment empathique, prouvant Ă ElĂ©onore Weber que les nuits ne sont pas près de disparaĂ®tre au Moyen-Orient. Onoda, 10 000 nuits dans la jungle Je ne saurais pas ajouter quoi que ce soit de pertinent Ă la critique du film Ă©crite par Guillaume Richard. Je ferais seulement le pari que parmi les films sortis cette annĂ©e, celui-ci sera encore vu et apprĂ©ciĂ© dans 10 ans ou 20 ans, tant la force tranquille de sa mise en scène apparaĂ®t intemporelle. Retour Ă la liste des Ă©piphanies Pierre Mathieu MasculinitĂ©s en berne The Power of the Dog de Jane Campion le venin est dans la queue Ce qui constitue, selon moi, l’un des plus grands films de l’annĂ©e a paradoxalement vĂ©cu sa vie loin du grand Ă©cran - la faute Ă Jane Campion qui, comme d’autres avant elle, a cĂ©dĂ© aux sirènes sonnantes et trĂ©buchantes de Netflix. Il n’en reste pas moins que ce thriller du grand Montana, ancrĂ© dans un XXe siècle que dĂ©rĂ©alisent les paysages arides et l’hĂ©ritage cinĂ©matographique chargĂ© du western, est une interrogation contemporaine du mythe de la virilitĂ© qui fascine par sa violence rentrĂ©e. Car c’est bien autour d’une fratrie masculine que Campion choisit d’arc-bouter son dernier rĂ©cit, aux antipodes des portraits de femmes qui jusque-lĂ avaient consacrĂ© son talent Ă se saisir des destinĂ©es de celles qui luttent contre la colonisation de leur corps et l’invisibilisation de leur statut. Dans The Power of the Dog, Les frères Burbank sont les deux faces d’une mĂŞme pièce deux figurations faussement opposĂ©es d’une masculinitĂ© conjointement tenue en Ă©chec. Georges Jesse Plimons, l’aĂ®nĂ©, dĂ©licat et romantique, s’éprend de Rose Kisten Dunst, une veuve qui tient un hĂ´tel restaurant au milieu d’un bourg dĂ©sertique par lequel les deux frères transitent avec leurs bĂŞtes. Il l’épouse, au grand dam de son frère cadet, Phil Benedict Cumberbatch, l’autre tenancier du ranch familial, qui Ă©mascule les taureaux Ă mains nues et cultive une fascination homo-Ă©rotique pour un dĂ©funt cow-boy qui lui a servi de mentor. Au cĹ“ur de ce tandem presque amoureux – la possessivitĂ© maladive de Phil Ă l’égard de son frère traverse le film de ses ambiguĂŻtĂ©s - se trouvent ainsi greffĂ©s la veuve et son fils, Peter Kodi Smith-McPhee, dont la silhouette gracile et la dĂ©licatesse tranchent avec un monde oĂą tout est hostilitĂ©. Le ranch Burbank, qui accueille cette cellule familiale contrariĂ©e, devient alors le cadre d’un huis clos anxiogène au grand air, mais Campion dĂ©porte habilement le centre de gravitĂ© de son film ce n’est plus tant le machiavĂ©lisme de Phil, qui tente inlassablement d’humilier Rose pour la pousser aux portes de la folie, qui polarise son regard. Il s’agit plutĂ´t d’interroger la relation improbable qui se noue Ă l’écran entre le jeune fils, Peter, et son tortionnaire. Cette loi d’airain que la sociĂ©tĂ© nous impose – le fort Ă©crasera nĂ©cessairement les faibles – est explorĂ©e Ă travers des incarnations Ă©tonnement rĂ©versibles le timide Peter recueille tout autant les lièvres blessĂ©s qu’il les dissèque impassiblement ; Phil, le rustre, est diplĂ´mĂ© en Lettres Classiques de la plus prestigieuse universitĂ© amĂ©ricaine et fĂ©ru de musique. La tension narrative qui accompagne le rapprochement entre les deux hommes – Phil cherche-t-il Ă blesser la mère indĂ©sirable en sĂ©duisant son fils effĂ©minĂ© ? – a finalement moins d’importance que le trouble Ă©rotique et intellectuel qui naĂ®t du partage de l’écran par deux corps antagonistes un jeune homme dont l’androgynie silencieuse se rĂ©vèle tout aussi inquiĂ©tante que le corps musculeux et frustrĂ© qui le menace et le jauge. Chacun de ces corps est volontairement figurĂ© dans une esthĂ©tique du contre-emploi Georges se caresse le visage avec le foulard d’un ĂŞtre aimĂ© dans une communion avec la nature aux accents sensualistes ; Peter, dans une fiertĂ© anachronique proche de celle du catwalk de la culture voguing, remonte, bravache, une allĂ©e de saisonniers du ranch qui le moquent tout autant qu’ils le dĂ©sirent. Au cĹ“ur de cette dynamique, les images fulgurantes de Jane Campion s’entremĂŞlent avec une grâce macabre elles avancent l’idĂ©e que la violence n’est pas que l’apanage des hommes forts, mais qu’elle est aussi entre les mains de ceux qui, Ă force de la subir, se l’approprient et la muent en force de transformation, de crĂ©ation, de mort. Dans une sĂ©quence rĂ©vĂ©latrice, Phil observe les petites fleurs en papier que Peter confectionne pour agrĂ©menter les tables du restaurant de sa mère, chef-d’œuvre de raffinement. Il les mĂ©prise tout autant qu’il les admire, et ignore que c’est dans cette minutie, Ă ses yeux si vaine et fĂ©minine, que se niche la vraie menace. Le plan rapprochĂ© voit ces fleurs rouges tournoyer entre ses doigts crasseux dans un mouvement circulaire, hypnotique. Les SĂ©minaristes d’Ivan OstrochovskĂ˝ noir sur blanc, tout fout le camp Ce film intĂ©gralement en noir et blanc, en format 4/3 a beau sembler, Ă tort, aussi austère que son synopsis, il s’impose, Ă mes yeux, comme l’un des grands chocs esthĂ©tiques de l’annĂ©e. Dans Les SĂ©minaristes, deux jeunes hommes, dans la TchĂ©coslovaquie des annĂ©es 1980, se trouvent violemment confrontĂ©s Ă un conflit d’allĂ©geance entre l’institution qu’ils rejoignent, l’Église, et la dictature communiste qui infiltre de sa mĂ©fiance le sĂ©minaire. La force de la proposition d’Ivan OstrochovskĂ˝ est d’assumer pleinement la primautĂ© du montrer sur le dire, en donnant corps Ă la violence qui agite l’intĂ©rioritĂ© de ces deux protagonistes par le jeu de la seule puissance du contraste. Le didactisme chromatique assumĂ© nourrit son film au lieu de l’entraver. Il est, sous sa camĂ©ra, une manière d’arracher au temps son propos historique la dictature communiste n’est pas une vieille chimère tout comme sont sĂ©culaires les dilemmes moraux qui nous poussent Ă trancher entre une foi supĂ©rieure et une soumission aveugle aux rĂ©gimes autoritaires. Le choix visuel du noir et blanc permet surtout au cinĂ©aste slovaque de renvoyer dos-Ă -dos les raideurs de deux rĂ©gimes idĂ©ologiques qui croupissent dans leurs silences et leurs non-dits. Plus encore, Les SĂ©minaristes est une incursion saisissante au cĹ“ur des logiques qui pervertissent la communautĂ© la disparition des individus sous l’uniformitĂ© des soutanes, l’anonymat du confesseur dont on n’aperçoit que les mains blanchâtres, le corps que l’on drape de noir pour le cacher ou que l’on met Ă nu dans le seul but de l’ausculter dans sa culpabilitĂ© potentielle. La multiplication des plans et des motifs spiralaires – un escalier filmĂ© en plongĂ©e que montent les jeunes sĂ©minaristes chaque matin ; une table de ping-pong autour de laquelle ils tournoient pour tuer un temps qui n’est qu’une sempiternelle rĂ©pĂ©tition – appuie l’idĂ©e que le mal se nourrit de la clĂ´ture. On pense au Ruban blanc 2009 de Michael Haneke, qui, autour du mĂŞme parti-pris esthĂ©tique, retraçait la genèse du nazisme au sein d’autant de cellules closes la famille, l’Église, l’École. LĂ oĂą le rapport gĂ©nĂ©rationnel faisait question chez Haneke – la violence est une force atavique qui se transmet des adultes aux enfants -, c’est l’absence totale du fĂ©minin qui façonne davantage le propos d’OstrochovskĂ˝ sur l’origine du mal. L’amitiĂ© des deux personnages centraux, Juraj Samuel Skyva et Michal Samuel Polakovic, relève ici moins de l’homo-Ă©rotisme que d’une soif tragique et presque sensualiste de diffĂ©rence et d’altĂ©ritĂ©. Ă€ l’abordage de Guillaume Brac poĂ©sie des galĂ©riens L’attention que le rĂ©alisateur Guillaume Brac porte Ă la poĂ©sie des vies minuscules » trouve pour moi une expression d’une infinie douceur dans ce film, qui, d’abord proposĂ© sur la plateforme d’Arte, a ensuite Ă©tĂ© diffusĂ© en salles. Si certains se sont agacĂ©s du supposĂ© manque d’ampleur de cette fiction jugĂ©e tĂ©lĂ©filmique ou ont pu pointer sa facture trop documentaire, c’est qu’ils ont malheureusement ignorĂ© le pied de nez d’un projet pourtant contenu dans son seul titre la trajectoire du film de Brac et de ses trois personnages masculins est celle d’un assaut que personne n’a les moyens d’assumer. En Ă©pousant l’équipĂ©e absurde de FĂ©lix, tombĂ© amoureux d’une fille en partance pour le Diois qu’il dĂ©cide de suivre, Ă€ l’abordage s’aventure sur le terrain rebattu de l’amour de vacances pour mieux le renouveler. Autour de ce Dom Juan gotesque se greffent deux autres personnages au charme pathĂ©tique ChĂ©rif, l’ami grassouillet et timide qui, sans le sou, ne peut s’autoriser ni conquĂŞte amoureuse ni parenthèse estivale trop onĂ©reuse ; Édouard, engoncĂ© dans son costume bourgeois, qui tremble Ă l’évocation mĂŞme du mot imprĂ©vu. De cette tripartition sociale ouvertement caricaturale, Guillaume Brac fait des miracles il s’engouffre dans la fragilitĂ© apparente d’une vision naĂŻve des choses de la vie l’amour adolescent et l’amitiĂ© transclasse pour mettre en pĂ©ril le cynisme qui nous conduit Ă condamner ceux qui, Ă dĂ©faut de rĂ©ussir, essayent. Le film abonde en sĂ©quences qui dĂ©motivent la figure de l’homme conquĂ©rant – l’ascension virile d’une colline Ă vĂ©lo se mue en contre-performance sportive ; la joute avec le rival amoureux, un maĂ®tre-nageur, Ă©clate lors d’une expĂ©dition burlesque de canyoning – avec une tendresse qui n’a rien d’une compromission sociale ou critique. La trajectoire la plus singulière du film restera celle de ChĂ©rif, qui dans son affection sincère pour l’enfant d’une jeune vacancière qu’il juge hors de sa portĂ©e, est le seul Ă connaĂ®tre ce qui ressemble le plus Ă une parenthèse amoureuse rĂ©ussie la sĂ©quence, qui, sans esbroufe, autorise la rencontre de ces deux corps qui bravent diffĂ©rentes normes un homme gros et noir face Ă une femme blanche, musculeuse, redistribue intelligemment les cartes de nos imaginaires en choisissant de porter sur eux l’attention finale du film. La transgression douce qui fait la rĂ©ussite de Ă€ l’abordage est peut-ĂŞtre permise par le prisme de l’enfance, qui est Ă l’origine des rĂ©cents projets de Brac, et qui le prĂ©serve des pesanteurs de la fiction sociale. Pour comprendre la portĂ©e et la nature du regard qu’il porte sur des masculinitĂ©s en Ă©chec et en mutation, on pense Ă l’un des personnages bien rĂ©el de son rĂ©cent documentaire L’île au trĂ©sor 2018. Ă€ deux reprises, le film s’attardait sur ce gestionnaire zĂ©lĂ© du parc de Cergy Pontoise qui, tel un Tom Cruise au cĹ“ur du Pentagone, organisait Ă l’oreillette et au talkie-walkie la riposte presque militaire qu’imposaient de dangereux envahisseurs les enfants de banlieue Ă l’assaut de son Ă®lot de loisirs. Retour Ă la liste des Ă©piphanies Lire les Ă©piphanies des annĂ©es prĂ©cĂ©dentes -> Lire les Ă©piphanies de 2020 -> Lire les Ă©piphanies de 2019 -> Lire les Ă©piphanies de 2018 -> Lire les Ă©piphanies de 2017 Retour Ă la liste des Ă©piphanies
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